Dérèglement climatique - COP21 - Propos de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, président de la COP21, lors de la Conférence inaugurale de l’école des affaires internationales de Sciences Po (Paris, 09/09/2015)

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Je veux insister sur un dernier enjeu diplomatique qui est essentiel, non seulement pour nous Français, mais je dirais, sans employer de grands mots, pour le monde : la fameuse COP21, qu’on appelle de plus en plus la conférence de Paris sur le climat. Elle aura lieu dans trois mois. Le président de la République m’a fait l’honneur de me demander de la présider. Il s’agit d’une négociation vitale, dans tous les sens de ce terme. Et je voudrais m’y arrêter quelques instants.

Vitale parce que c’est la capacité que nous aurons de vivre sur une planète habitable ou non qui est en jeu. Les travaux du GIEC montrent d’une façon absolument irrécusable que si le dérèglement climatique se poursuit avec 4 degrés, 5 degrés, 6 degrés, 7 degrés, d’élévation des températures liée à l’émission de gaz à effet de serre, cette planète deviendra invivable. Et, en se fixant comme objectif, lors de la conférence de Paris, de limiter à 2 degrés l’élévation de température liée elle-même à l’émission de gaz à effet de serre, ce n’est pas une fantaisie scientifique c’est une nécessité de vie. C’est donc vital en ce premier sens.

C’est vital en un deuxième sens, parce que, selon ce qui sera décidé ou non, cela aura des conséquences sur tous les autres problèmes, car ce problème n’a de limite ni dans l’espace ni dans le temps. La question du développement est évidemment liée à cette question climatique. La question de la nourriture, la question des migrations - aujourd’hui voyez les questions posées par plusieurs centaines de milliers de personnes qui sont obligées de migrer - mais si les terres sont recouvertes, compte tenu de la fonte des glaciers et d’autres phénomènes, et qu’il faut que des centaines de millions de personnes migrent, vous voyez l’enjeu.

Et en définitive, c’est la question de la paix ou de la guerre qui est posée. Ce n’est donc pas simplement une question climatique, au demeurant très importante et très complexe, mais, par la chaîne des causalités, un problème immense qui est posé, et nous allons essayer à Paris avec le soutien de tous, de commencer à le résoudre. Je dis bien de tous, car l’une des difficultés, c’est ainsi, il en a été ainsi décidé par les Nations unies, c’est que, pour qu’un accord soit acquis, il faut qu’il ait le consensus des 196 parties que j’aurais en face de moi. Parties qui cherchent sans doute vraiment d’une manière très authentique un accord mais qui ont objectivement souvent des positions et des intérêts différents. Et, quand il y a un sujet complexe et que se surajoute la nécessité d’un consensus à 196, vous voyez le défi !

Et c’est vital en un dernier sens, qui est lié à l’objet même de la négociation : là je suis amené à entrer dans une considération plus technique, les fameux gaz à effet de serre qui sont émis dans l’atmosphère ne partent pas comme ça ! Certains resteront quelques mois dans l’atmosphère, d’autres quelques années, d’autres quelques décennies, d’autres quelques siècles. Donc il ne s’agit pas de négociations comme les autres que nous avons menées, où, si l’on n’arrive pas à un résultat une année, on peut reporter le problème deux ans après, cinq ans après. Car s’il y a une accumulation de gaz à effet de serre, au bout d’un certain temps qui n’est pas long, le dommage est irréparable et on ne peut pas revenir en arrière. C’est la raison pour laquelle dans tous les sens de ce terme, cette négociation est vitale.

Alors on pourrait dire « mais le tableau tel que vous le décrivez est tel qu’’il n’y a aucune chance ». Si, car par rapport aux conférences précédentes qui en général n’ont pas été des succès - on se rappelle Copenhague - les choses ont changé.

D’abord, c’est le paradoxe, la situation s’est aggravée parce que l’extrèmisation des phénomènes - la montée des océans, l’acidification des océans, les hausse des températures, le degré de puissance des typhons - fait qu’il y a aggravation et donc prise de conscience, ce qui n’existait pas il y a quelques années.

Deuxièmement, les scientifiques ont fait un travail magnifique. Nous aurions eu cette discussion sur ce sujet il y a quelques années dans cette salle, il y aurait eu la moitié de la discussion qui aurait été consacrée à la question de savoir si le phénomène existait et une deuxième moitié pour savoir s’il était dû à une activité humaine.

Aujourd’hui, mis à part dans quelques cercles particuliers, hautement idéologisés, cette distinction ou cette question n’existe plus. Les travaux du GIEC, qui ont mérité non pas le prix Nobel de physique ou de chimie, mais le prix Nobel de la paix, ont établi d’une façon implacable la réalité des perspectives et des courbes.

Donc aggravation des phénomènes et prise de conscience, apport scientifique, modification de l’attitude d’un certain nombre de grandes puissances - on pense à la Chine, totalement engagée aujourd’hui et on le comprend - peut être voudrez-vous en parler - quand on connaît la situation de Chine au regard de ses problèmes de gaz à effet de serre.

Engagement du président américain, engagement de l’Europe, engagement de beaucoup d’autres, et puis prise de conscience de la société civile, qu’il s’agisse des collectivités locales, des entreprises et des organisations non gouvernementales : tout cela fait que, avec un travail très important qui a été mené et qui doit être mené encore, nous espérons que Paris sera, comme on dit en bon français un « turning point ». Un accord qui ne résoudra pas tout, mais qui permettra d’opérer une bascule vers une ère climato-responsable, avec toute une série de conséquences positives, non seulement sur l’aspect climatique, mais sur la croissance, cette fameuse croissance verte et sur d’autres aspects. Si nous réussissons, cela constituera assurément la plus grande avancée diplomatique de ce début de siècle.

Pour parvenir à ce résultat, nous ne ménageons pas nos efforts, notre objectif est de parvenir à un accord qui comporterait quatre piliers.

Le premier pilier c’est tout simplement l’accord juridique, juridiquement contraignant, comme on dit. Qu’il soit à la fois universel, ambitieux, différencié c’est-à-dire qu’il prenne en compte les différences entre les pays, et qu’il soit durable - ça c’est moi qui ajoute - c’est-à-dire qu’il permette une révision périodique des engagements pris à la hausse.

Car le deuxième aspect de la conférence de Paris, c’est que pour la première fois on demande à tous les pays du monde, de prendre des engagements. Ce qu’on appelle en anglais « INDC ». Et chaque pays nous dit « voilà comment je m’engage dans ce domaine, avec un degré de pression différent, pour les années qui viennent, 2020, 2025,2030 etc. ». Et il sera extrêmement intéressant de collationner à Paris tous ces engagements qui montreront d’ores et déjà où on en est. On pressent où on en est et là immédiatement se crée un problème. Nous voulons signer un accord qui limite l’augmentation de la température à 2 degrés, mais quand on fait la somme - nous disent les spécialistes - des engagements des différentes nations, on risque de se retrouver non pas à 2 degrés mais à 3 degrés. Alors ce n’est pas 5 degrés ou 6 degrés comme c’était la menace, mais 3 degrés c’est déjà 50% de plus, et c’est beaucoup trop.

Alors on va nous dire « écoutez, il y a quelque chose qui ne va pas. D’un côté, vous demandez un engagement - et c’est l’objectif de la conférence de Paris de signer pour 2 degrés - et de l’autre côté, quand on fait l’addition de tous les engagements de tous les pays, on se retrouve à 3 degrés, il y a une incohérence ». Non, car les horizons temporels ne sont pas les mêmes ; et si la trajectoire aujourd’hui nous mène à 3 degrés, tout ce qu’il faut faire à Paris c’est de passer de 3 degrés à 2 degrés. Ce qui est possible à partir des progrès technologiques, à partir des financements nouveaux, à partir des engagements des entreprises et des collectivités locales. Et précisément, c’est le troisième aspect, signature juridique, engagement des pays, financement et technologie - sans quoi rien n’est possible.

Et le quatrième élément c’est l’action de tous les acteurs non étatiques pour faire en sorte que Paris soit ce « turning point » qui nous permette de nous mettre progressivement sur la piste des 2 degrés.

Voilà l’objectif. C’est évidemment très ambitieux. Souvent on me demande si je suis optimiste ou pessimiste Je réponds - c’est une formule mais compte tenu de son auteur je l’apprécie puisqu’elle vient du grand Léon Blum, on lui posait une question une fois « est-ce que vous croyez à telle ou telle chose ? » et il répondait : « je le crois parce que je l’espère ». Et c’est exactement l’état d’esprit qui est le nôtre. Nous allons faire en tout cas le maximum - et l’Europe est en pointe sur ce sujet - pour permettre cet accord universel.

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Q - Vous avez dit aussi aujourd’hui, à la conférence sur le dérèglement climatique, qu’on doit absolument sauver la planète. Mais que feriez-vous, après décembre, après la COP si la COP ne réussit pas ? Est-ce que la France va changer sa diplomatie vis-à-vis des pays qui ne font pas beaucoup pour l’environnement ; par exemple le Canada ou l’Australie ? Et est-ce que la France, est-ce que vous, peut-être, allez appliquer des sanctions, peut-être économiques, contre ces pays ?

R - La question, c’est : « si la COP échoue, est-ce que vous prendrez des sanctions ? ». Non ! Les sanctions, c’est une des difficultés ! On n’est pas dans un ordre juridique où, à partir du moment où tel ou tel pays extérieur ne se comporterait pas comme on le souhaite, on peut le pénaliser. Mais si par malheur, il y avait un échec de la COP, je pense que non seulement, ce serait gravissime parce que - j’ai essayé de le démontrer - c’est une affaire vitale mais évidemment c’est toute la méthode elle-même qui serait mise en cause. Or nous n’avons pas d’autre méthode ! Comment voulez-vous arriver à passer un accord sur les émissions de gaz à effet de serre sans les principaux pays émetteurs ? Et comment voulez-vous passer cet accord s’il n’y a pas aussi présents, autour de la table, les principaux pays victimes ? Et donc le système actuel n’est peut-être pas très extraordinaire, ce qu’on appelle l’ADP - puisqu’il y a une négociation qui est faite par les négociateurs et puis il y a par ailleurs les ministres, donc c’est d’une grande complexité - mais un autre système est très difficile à imaginer pour être en prise sur la réalité du climat. Donc je pense que ce serait un coup très sérieux porté non seulement à la Planète mais vraiment à toute notre espérance de développement.

On ne s’en sort pas par des formules, mais je trouve que Ban Ki-moon, qui est très investi dans ce sujet, résume bien la question. Lorsqu’on lui dit : « Mais est-ce qu’il y a une autre solution ? ». Il répond : « There is no plan B because there is no planet B ». Donc faisons en sorte que Paris - puisque c’est à Paris que cela se passe - soit une occasion, non pas de tout résoudre - évidemment qu’on ne résoudra pas tout en une seule conférence ! - mais au moins de faire ce basculement qui est indispensable pour entrer dans une croissance nouvelle.

Je vais même aller plus loin et prolonger la réflexion sur le plan philosophique. Je relisais, il y a peu de temps, un livre magnifique, un peu compliqué mais magnifique, de Claude Lévi-Strauss, qui s’appelle « Tristes tropiques ». Et vers la fin du livre, Lévi-Strauss, grand esprit, a une phrase qui ressemble un peu à celle-là. Il dit : « Le monde a commencé sans l’Homme » - c’est vrai ! - « et la question est de savoir s’il ne se poursuivra pas sans lui ». Au bout du bout, quand vous tirez le fil, c’est la question qui est posée par la conférence de Paris et ses successeurs.

Q - (en anglais - sur la conférence de Paris sur le climat)

R - Vous m’avez demandé quel est le principal obstacle au succès de la Conférence de Paris. J’essaie d’être optimiste et de ne pas trop penser aux obstacles ou en tout cas, de penser aux moyens de les surmonter.

D’abord, il y a des situations objectives qui sont compliquées.

Je vous ai parlé de l’Inde tout à l’heure. L’Inde, je vous l’ai dit, vous parlez à M. Modi, le Premier ministre, il vous dit : « Moi, j’ai 1,4 milliards d’habitants, je dois assurer le développement de mon pays, et ma ressource principale, c’est le charbon ». Il se trouve que le charbon, cela crée beaucoup de gaz à effet de serre. Ayez ce chiffre en tête : le charbon, c’est deux unités de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, le pétrole c’est 1,5 et le gaz c’est un. S’il s’agit de lui dire : « Monsieur Modi, il faut que vous arrêtiez du jour au lendemain d’utiliser votre charbon », il ne peut pas signer ça !

Vous avez d’autres pays qui sont des pays producteurs de pétrole, qui vivent du pétrole. Vous pouvez leur dire - et nous leur disons ! - « il faut petit à petit qu’on aille vers des énergies décarbonées », mais si vous dites aux Pays du Golfe, si vous dites à l’Algérie, à des pays comme ceux-ci, qui sont positifs sur le fond, « voilà, il faut arrêter du jour au lendemain d’utiliser le pétrole », comment voulez-vous qu’ils le fassent ? Il faut trouver les transitions !

Vous avez aussi des difficultés objectives pour des pays qu’on appelle les AOSIS, les petits États insulaires ! Parce qu’eux, leur problème est différent, ils risquent d’être recouverts par les eaux. Et la question qui se pose, c’est : « Où vais-je emmener la population ? ».

Et puis vous avez d’autres types de pays : on a cité le Canada, l’Australie, ça, c’est plutôt lié aux gouvernements qu’aux pays, mais ils ont aussi des situations particulières.

Il faut donc arriver, à partir de là, à trouver des compromis sans baisser le niveau d’ambition. Et puis dégager les financements nécessaires. Le président de la République avait des phrases très fortes là-dessus qui ont pu choquer certains pays, mais c’est vrai ! Moi, je vois en permanence, à l’approche de cette conférence, toute une série de pays pauvres, ils disent : « Écoutez, c’est très intéressant, mais si nous n’avons pas à notre disposition les finances et les technologies nécessaires, comment voulez-vous que nous avancions ? Alors que nous ne sommes responsables d’aucune émission de gaz à effet de serre ? ».

Et puis il y a à nouer les alliances nécessaires et puis à garder toujours cette ambition et à expliquer à la fois que ce n’est pas une affaire pour dans cinquante ans, c’est déjà une affaire pour maintenant ; que ce n’est pas simplement une question climatique - j’ai essayé de vous faire passer le message - mais que c’est beaucoup plus large ; que bien sûr, cela représente des contraintes ; mais que cela représente des opportunités formidables.

Et puis je crois que l’opinion publique a son rôle à jouer aussi. Évidemment, ce sont les gouvernements qui votent, mais vous, qui êtes jeunes, vos représentants, les ONG, les entreprises, les collectivités locales, tout ça, c’est aussi une force qui compte. Et nous, le rôle de la présidence en l’occurrence, c’est d’écouter, d’être objectif et d’essayer de faire passer ce message positif pour qu’à la fin, finalement, on se dise « eh bien la Conférence de Paris est un succès ». Moi, je travaille avec cet espoir en tête. Vous l’avez dit, j’ai exercé beaucoup de responsabilités, mais celle-là, c’est assurément l’une des plus importantes. Merci./.

Dernière modification : 22/09/2015

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