Dérèglement climatique - COP21 (Paris, 30/08/2015)

Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, président de la COP21, avec « Europe 1 », « I-Télé » et « Le Monde » (Paris, 30/08/2015)

(...)

Q - Alors on passe sur la COP21 : qu’est-ce qui ferait un succès du sommet de Paris, précisément ?

R - D’abord, un mot sur ce qu’on va appeler maintenant la conférence de Paris, puisque quand j’en parle avec l’ensemble de mes collègues du monde, que je suis chargé de préparer et d’assurer la présidence de cette conférence, on appelle ça la conférence de Paris. Petit à petit, le grand public va s’apercevoir de l’importance de cette affaire. C’est une conférence, au sens propre, vitale. C’est-à-dire que, sans employer de trop grands mots, selon les résultats, c’est notre capacité ou non à vivre sur cette terre, rien de moins.

Q - Notre capacité, pas seulement française, mais globale, universelle.

R - Bien sûr et actuellement, ce qui est prévu, c’est que la température, liée aux gaz à effet de serre, à l’activité humaine, si on veut que la planète reste vivable, il ne faut pas qu’elle augmente de plus de deux degrés. Et ce qui est prévu spontanément, c’est quatre, cinq, six voire sept degrés. Si on n’arrive pas à prendre les décisions nécessaires au mois de décembre, on va aller vers ça, et la planète sera invivable. En plus, comme vous venez de le dire, c’est universel. Pourquoi ? C’est doublement universel parce que tous les pays sont concernés. On comprend bien qu’on ne peut pas mettre des gens, des douaniers pour limiter les dérèglements climatiques à chaque pays. Et en plus, ça les gens ne le savent pas, si on veut un succès, il faut que tous les pays acceptent...

Q - Combien sont engagés, actuellement ?

R - Alors, c’est deux choses différentes...

Q - Ont publié leurs engagements ? Parce que c’est important...

R - Au moment où nous faisons cette émission, il y a 56 pays qui ont publié leurs engagements, ça représente à peu près 60% des émissions de gaz à effet de serre. Mais il faut qu’avant la fin de l’année tout le monde se soit engagé. Mais l’engagement qui est pris est différent de l’engagement de la conférence de Paris. A la conférence de Paris, j’espère pouvoir dire le 11 décembre, que « L’accord de Paris est adopté ». Mais avant de dire ça, il faut que je soumette le texte aux 196 parties, et il faut que tous les pays lèvent le doigt. Car c’est la règle.

Q - C’est quoi les éléments que vous voulez dedans ?

R - Il y a quelque chose - ça va répondre à votre question - qu’on ne mesure pas toujours, et qu’on ne peut pas remettre à plus tard. Pourquoi ? Parce que, au moment où nous parlons, les industries, les collectivités locales, les transports, les habitations, sont en train d’émettre des gaz à effet de serre, qui partent dans l’atmosphère et qui ne se dissolvent pas. Les gaz qui sont émis, ils restent dans l’atmosphère dix ans, cent ans, mille ans, dix mille ans ! Et donc, si on n’a pas vite un accord...

Q - C’est une course de vitesse ?

R - C’est une course de vitesse. C’est le mot. Et il est impératif de conclure. Alors sur quoi ? D’abord, sur un accord international, où chaque pays s’engage à prendre des dispositions dans ses différents domaines, c’est-à-dire le domaine industriel, celui des transports, etc., pour ne pas dépasser ces deux degrés.

Deuxièmement, chaque pays, pour lui-même, doit dire : voilà ce que je vais faire en 2025, en 2030, en 2040, etc. Troisièmement, il va falloir fournir des investissements et des finances. Parce que quand je vais voir un pays d’Afrique pauvre et que je dis au chef d’État, au chef du gouvernement : « Monsieur le président, Monsieur le Premier ministre, acceptez-vous de faire ce qu’il faut ? », ils me disent : « Tout à fait d’accord, Monsieur Fabius, mais moi je ne pollue pas, et où sont les finances pour me permettre d’évoluer ? » Il faut que nous pays riches, nous fournissions les finances. Et puis quatrièmement, il ne faut pas simplement que les gouvernements s’engagent, mais il faut que les communes s’engagent, que les régions s’engagent, que les entreprises s’engagent, que nous en tant que particuliers, on fasse ce qu’il faut. Et c’est l’ensemble de tout ça, pour répondre à votre question, qui fera un succès à Paris.

Q - Est-ce qu’il n’y a pas aussi un autre élément, parce que vous avez dit, vous voulez, vous rêvez de dire « L’accord de Paris est adopté », mais comment sera-t-il pérenne ? Quel outil de contrôle, quand ça va... ?

R - C’est un autre point extrêmement important, qui nous conduit à entrer dans un détail. On a demandé - c’est du texte positif, c’est le droit positif - à tous les pays de s’engager. J’ai dit, aujourd’hui 56 pays ont dit, voilà ce qu’on va faire. Mais quand vous faites l’addition de tous ces engagements, on se situe au-delà de ces fameux deux degrés. Les gens vont nous dire que nous ne sommes pas sérieux. D’un côté, vous signez un texte qui dit : « jamais plus de deux degrés », mais de l’autre, quand on additionne tous vos engagements, on a tout de suite deux degrés. Alors là, il y a quelqu’un qui ment !

Non, la réalité n’est pas celle-là. La réalité, c’est que c’est un engagement pour le long terme. Il faut donc revenir à la trajectoire des deux degrés. Et si on veut, c’est là où votre question est parfaitement juste, revenir aux deux degrés, il faut qu’on puisse réviser l’accord. C’est-à-dire que dans l’accord de Paris, je demande, c’est même l’une des choses les plus importantes et il faut que nous en convainquions tous nos collègues des 196 pays, qu’au bout de cinq ans par exemple il y a un mécanisme de révision qui dise : voilà ce qu’on faisait dans le passé, et là il faut qu’on soit plus exigeants. Et une révision seulement vers l’amélioration.

Q - la Conférence climat de Paris, c’est un commencement avec différentes étapes ?

R - Exactement. C’est à la fois un point d’aboutissement, parce que c’est la première fois dans l’histoire du monde, que tous les pays vont s’engager, il n’y a jamais eu de précédent ! C’est un aboutissement, et c’est un point de départ, parce que ça va permettre, petit à petit, de revenir sur cette trajectoire des deux degrés.

Q - Et tout va se concentrer sur les trois derniers jours du sommet à Paris, ou il y aura des engagements avant ?

R - Non, c’est ce qu’on veut éviter

Q - Vous avez dit : il y a 56 pays - il y en a 196. Ça veut dire qu’il y en a 140 qui n’ont pas encore levé le doigt ?

R - Oui. Il y en a beaucoup qui vont s’engager dans les semaines qui viennent. Et puis parmi les pays qui se sont déjà engagés, il y en a qui ont pris des engagements très ambitieux, et il y en a d’autres où il y a des progrès à faire.

Q - Est-ce que vous attendez les trois derniers jours ? Est-ce qu’il va y avoir d’autres étapes... ?

R - Oui et il faut rappeler qu’il y a eu une conférence, qui est restée célèbre malheureusement à cause de son échec, qui était la Conférence de Copenhague...

Et à Copenhague, il y a eu beaucoup de raisons pour lesquelles cela avait échoué. Mais l’une des raisons c’est que cela n’avait pas été assez bien préparé en amont et on a fait venir à la fin les grands dirigeants du monde entier, du moins quelques-uns, qui se sont réunis en pensant qu’ils allaient résoudre le problème, et ils n’ont résolu rien du tout. Donc là, le président de la République, le secrétaire général des Nations unies, d’autres, moi-même, nous nous sommes dits : il faut s’y prendre autrement. On travaille beaucoup en amont, ce qui explique évidemment le gros travail que nous faisons, et on va faire venir les chefs d’États et de gouvernements qui le souhaitent au tout début de la conférence.

Q - Quelle date précise ?

R - Ce sera le 30 novembre, pour qu’ils donnent une impulsion politique. Et ensuite, c’est à nous, les ministres, de négocier, sur la base d’accords qu’on essaie de bâtir...

Q - Laurent Fabius, on voit avec quelle passion vous défendez ce qui est important...

R - Mais parce que c’est notre vie. Si on n’y arrive pas, et je ne veux pas faire du catastrophisme, mais cela veut dire que d’ici quelques années, la vie va devenir absolument invivable sur une grande partie du globe.

Q - Mais on peut même montrer au-delà de la culpabilité, comme dit Bertrand Piccard, l’homme de l’avion solaire, il y a des choses positives...

Le côté positif, c’est bon pour l’économie, etc. Mais c’est rare que des hommes d’État disent à leur opinion : voilà ce qu’on vous propose pour 2050. Vous notez vous-même qu’il y a une sorte de scepticisme. Beaucoup disent : on s’en fiche. Et vous voyez bien que dans les réunions de partis, dans les déclarations des chefs de partis, que ce soit l’opposition ou à La Rochelle, ou les écologistes, etc., on ne parle pas d’écologie !

R - Alors, deux points. Vous avez raison, de dire qu’il ne faut pas simplement voir le côté noir des choses. Il faut aussi dire que cela peut être un gisement de croissance extraordinaire : tout ce qu’on appelle les énergies renouvelables. C’est ça qui va nous fournir la croissance dans le futur. Et il faut mettre le paquet là-dessus. Avant d’entrer dans ce studio, on parlait du Maroc qui a choisi un programme en matière d’énergie solaire qui est considérable et crée des emplois. Nous, nous faisons la même chose avec la transition énergétique. Cela peut nous fournir de grandes opportunités.

Et puis, deuxième point où vous avez raison, il ne faut pas simplement parler de 2050. La Conférence, elle a lieu en 2015 ; mais le point d’application de la Conférence, normalement c’est à partir de 2020, puisque c’est en 2020 que Kyoto s’arrête. Mais nous Français nous disons qu’il faut trouver déjà des programmes entre 2015 et 2020 - parce que 2020 c’est loin -, il faut faire 2020-2030, et il faut faire 2050. Et il faut faire tout ça à la fois, c’est-à-dire le long terme, le moyen terme et le court terme.

Q - Pourquoi vous vous êtes autant engagé, vous, avec François Hollande, alors qu’il y a des risques d’échec... Pourquoi vous prenez tant de risques ?

R - Ecoutez, là, le président de la République a eu une responsabilité personnelle dans le bon sens de la responsabilité. C’était il y a trois ans. Il m’a demandé ce que je pensais de ce dossier et si l’on posait notre candidature. Et, je me rappelle très bien, on a discuté, je lui ai fait même une petite note disant d’abord que c’est très difficile, parce que jusqu’à présent cela a toujours échoué, et ensuite que personne ne veut accueillir cette conférence.

Troisièmement c’est un moment où peut-être qu’il y aura d’autres soucis en France etc., mais en même temps c’est le rôle de la France, surtout que nous sommes assez avancés dans ce domaine, lorsqu’il s’agit de prendre une responsabilité universelle.

Q - Ce n’est pas une astuce électorale ?

R - Vous savez, l’effet électoral me paraît assez faible. Et il a dit : oui, il faut y aller. Et du coup, j’ai une anecdote assez drôle : j’ai présenté notre candidature, le choix a été facilité par le fait qu’on était les seuls candidats, ce qui montre à quel point c’était facile et quand les gens sont venus me féliciter, ils m’ont dit « M. Fabius, good luck ». Et ils avaient un petit sourire. Mais « good luck », c’est le « luck » du monde et notre avenir dépend de cela.

(...)./.

Dernière modification : 22/09/2015

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