Dérèglement climatique - COP21 - Intervention de M. Laurent Fabius

Intervention de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, président de la COP21, lors de l’évènement « Je rencontre un ambassadeur » (Paris, 24/08/2015)

Q - À 98 jours de la COP21, quel est votre état d’esprit quant à la possibilité d’aboutir à un accord ?

R - Quand on lui posait la question : « est-ce que vous croyez à telle ou telle chose ? » mon prédécesseur Léon Blum, répondait avec une jolie formule : « je crois à telle chose parce que je l’espère ». Et cela résume assez bien mon état d’esprit. On a tiré les leçons de Copenhague. Copenhague c’était en 2009 et cela passe pour l’échec absolu. Ce qui est d’ailleurs un peu inexact mais c’est vrai que cela avait été une grande déception. Pourquoi il y a eu un échec à Copenhague ? Il y a toute une série de raisons mais il y a une ou deux raisons dont j’ai essayé personnellement de tirer les leçons.

D’abord la préparation en amont n’avait pas été suffisante. Or, cette question de la COP21 - que l’on appellera pour faire court la Conférence de Paris - est très compliquée. Ce sont des textes extrêmement précis, ce sont des décisions extrêmement nombreuses et minutieuses. Il faut mettre d’accord 196 parties, soit 195 pays plus l’Europe, parce que les règles sont telles que lorsque j’aurai à finaliser l’accord en tapant au marteau le 11 décembre, il faut que tout le monde lève le doigt en disant oui. Sinon il n’y a pas d’accord. Et il faut donc préparer tout cela très amont et à Copenhague cela n’avait peut-être pas été suffisamment fait.

Et puis, il y a le deuxième élément : à Copenhague on a vécu sur une illusion. Comme les choses ne se passaient pas très bien, les organisateurs ont pensé réunir à la fin les grands dirigeants du monde afin qu’ils puissent régler cette question. Ils se sont réunis dans une pièce et ils n’ont rien réglé du tout. Parce que, quand les problèmes sont d’une complexité énorme, ce n’est pas en une nuit de négociations que l’on y arrive. Cela ne veut pas dire que l’impulsion politique ne soit pas très importante. Elle est très importante et c’est la raison pour laquelle - je vous donne cette information - nous allons inviter, dès le début de la Conférence, les chefs d’État et de gouvernement qui veulent venir à Paris. Ils viendront pour donner l’impulsion politique le premier jour et ensuite c’est aux négociateurs, à nous les ministres et aux négociateurs techniques, de faire notre travail.

Après, il y a trois ou quatre éléments qui posent la question de la conférence de Paris en des termes radicalement nouveaux.

Premier élément : le phénomène du dérèglement climatique s’est aggravé. Et la prise de conscience est plus forte, y compris d’ailleurs en France. Autrefois cela n’était pas un sujet qui était perçu comme très important. Maintenant il est perçu comme très important. Pas seulement pour des raisons purement climatiques mais pour d’autres raisons. Ayez à l’esprit que lorsque les scientifiques du GIEC ont obtenu le prix Nobel, ils ont obtenu le prix Nobel de la paix. Il y a des connections extrêmement évidentes entre la question du dérèglement climatique et celle de la paix. On parle beaucoup en ce moment des migrations avec tous les problèmes que cela pose. Imaginez si les océans recouvrent une partie des terres. Imaginez si la famine s’installe dans beaucoup de territoirescompte-tenu du dérèglement climatique, imaginez ce que cela veut dire en termes de migrations. Et donc ce que cela veut dire en termes de conflits. Donc, premièrement, le phénomène s’est aggravé et la prise de conscience a progressé.

Deuxièmement, les scientifiques ont fait un travail magnifique. Il y a quelques années, y compris en France, lorsque l’on faisait un débat sur ces questions, on passait la moitié du débat à savoir si oui ou non il y avait un dérèglement climatique. Maintenant, sauf quelques hurluberlus, personne ne conteste le phénomène. Et c’est un changement considérable.

Troisième élément : de grands pays agissent alors que jusqu’à présent ils étaient réticents. On pense à la Chine. On pense aux États-Unis même si aux États-Unis il faut distinguer Barack Obama et le Congrès. Mais de très grands pays ont évolué et évidemment, comment voulez-vous faire un accord s’il n’y a pas d’accord de la Chine et des États-Unis ?

Enfin, je pense que nous avons tiré les leçons de l’expérience. Tout ceci fait que, même si c’est extraordinairement difficile - parce que sur un sujet difficile, mettre d’accord tous les pays du monde, c’est une difficulté au carré -, je pense que nous n’avons pas le choix, il faut réussir.

Il y a un travail considérable. Il y a des choses qui ont beaucoup avancé. Peut-être que Laurence Tubiana en parlera. Ce sont des sujets assez précis, assez techniques où l’on emploie des mots particuliers, que moi-même j’ai dû apprendre puisqu’au départ je n’étais pas un spécialiste, maintenant je suis devenu un spécialiste mondial. Mais on parle d’atténuation, d’adaptation, de différenciation, de CBDR (Common But Differentiated Responsibilities) et de INDC. Mais à chaque fois ce sont des questions importantes et Laurence qui travaille à mes côtés remarquablement, qui mène nos négociations, me soumet toute une série de points.

Il faut arriver à mettre tout le monde d’accord. Moi je suis le président de la COP21 et je me suis posé la question qui est légitime : comment faut-il aborder une présidence ? Et ce n’est pas exactement la même chose que de défendre les intérêts de la France. La France est dans la négociation. D’ailleurs c’est l’Europe qui négocie pour la France. Mais là c’est autre chose. Nous sommes le pays qui doit faire la synthèse entre tout le monde. Il faut à la fois écouter et être ambitieux parce qu’il ne faudrait pas que nous ayons un accord au rabais. Et il faut avoir un esprit de compromis parce que, quand vous êtes 196 parties, ce ne sont pas uniquement deux thèses qui peuvent prévaloir. Il faut trouver un compromis, une synthèse en sachant que l’accord de Paris ne sera pas le point final.

Mais parce qu’il y aura d’autres étapes derrière, prenons les choses simplement, si nous réussissons et c’est pour cela que c’est si important de réussir, c’est la première fois qu’au niveau mondial, un accord sur le climat obligera, « legally binding », tous les pays. Et du même coup, c’est une période nouvelle qui s’ouvrira. Tout cela pour dire que c’est très difficile mais que l’on ne peut pas échouer.

(...)

Je voudrais aller, si vous le permettez, dans le même sens. Je vois dans les négociations que je mène, comme hôte et futur président de la COP21, que la Chine est un allié sur lequel on peut compter. J’ai réuni il y a quelques semaines à Paris une quarantaine de ministres représentatifs du monde entier. Ce sont des réunions discrètes et extrêmement utiles où l’on prend les sujets un par un. Et, évidemment, quand la Chine intervient, souvent d’ailleurs en conclusion de réunion - le négociateur chinois est un homme tout à fait remarquable -, en disant : « les uns ont dit cela, les autres ont dit cela ; nous nous pensons que... », cela pèse et l’on voit le poids du pays derrière le négociateur chinois. Je dois dire que jusqu’à présent ils ne nous ont jamais manqué et donc, c’est extrêmement utile.

Mais en entendant mes deux voisins, je crois nécessaire pour que l’auditoire comprenne bien qu’il faut préciser qu’à Paris il n’y a pas seulement un objectif - l’objectif essentiel est de passer un accord universel pour limiter à 2 degrés au maximum l’augmentation de la température - mais il va y avoir quatre résultats.

Le premier résultat c’est cet accord-là avec toute une série de paragraphes et d’obligations.

Le deuxième point, c’est qu’à cette occasion seront publiés des engagements par tous les pays. Normalement, tous les pays doivent le faire, il y aura vraisemblablement 90% des pays qui le feront mais ils seront essentiels. Évidemment, c’est une première car jamais, jusqu’à présent, les pays ne se sont engagés. Cela demande une réflexion, une vraie stratégie pour dire : « voici quel est le développement de mon « mix » énergétique, de mes gaz à effet de serre et donc finalement de mon économie pour les années qui viennent. ». Donc, ça, c’est le deuxième résultat de la COP de Paris.

Le troisième résultat - on va en parler sans doute - c’est que tout cela ne sera pas possible s’il n’y a pas un effort financier, un effort en matière de technologie. Et cela aussi va être traité à Paris.

Et le quatrième, c’est une novation que nous avons introduite, avec mon prédécesseur péruvien. Pour la première fois à Paris il va y avoir ce que l’on appelle un « agenda des solutions », c’est-à-dire que l’on va demander à toute une série d’acteurs non gouvernementaux - je pense aux entreprises, aux collectivités locales, à la société civile - quels engagements concrets ils peuvent prendre. Car, si on regarde concrètement qui produit des gaz à effet de serre, c’est pour une très grande part, par exemple, les collectivités locales. Selon que vous prenez telle ou telle politique en matière de transport public, en matière de déchets, en matière d’eau, cela a des conséquences énormes sur les gaz à effet de serre. Si les entreprises décident d’utiliser du charbon ou si, au contraire, elles n’en utilisent plus, si elles décident d’utiliser du pétrole ou si, au contraire, elles travaillent sur les énergies renouvelables, cela a des conséquences radicalement différentes.

Donc, à Paris, non seulement c’est l’engagement des gouvernements - ce sont eux qui votent - mais, en plus, il y a les engagements, ce que l’on appelle les INDC, il y a la finance et la technologie, et puis il y a les engagements qui seront pris par toute une série de partenaires de la société civile.

Pour moi, le succès, c’est l’ensemble de ces quatre éléments-là alors que jusqu’à présent les COP c’était simplement l’élément numéro un et même l’élément numéro un où l’on n’y arrivait pas.

Q - On voit même que si, aux États-Unis par exemple, le président Obama s’engage personnellement et de façon spectaculaire après avoir beaucoup attendu, on sait aussi que le congrès américain, lui, renâcle. Alors, comment peut-on avoir la certitude que les engagements pris à Paris seront respectés par les gouvernements ? Vous avez énuméré les propositions de la Chine qui sont très spectaculaires mais seront-elles vraiment appliquées dans un immense pays comme l’est la Chine ? Aux États-Unis, le Congrès américain ne va-t-il pas bloquer un éventuel accord à Paris ? Comment allez-vous faire ?

R - Il y a une spécificité des États-Unis. Les textes disent que l’accord doit être « legally binding » et il y a toujours une ouverture, on dit que cela peut être un protocole, cela peut être un traité ou un accord juridiquement contraignant. Et, là, il y a une difficulté spécifique avec les États-Unis qui n’existe pas pour d’autres pays : c’est que, autant le président Obama est très engagé et les choses n’auraient pas pu avancer s’il n’était pas engagé, autant le congrès américain est beaucoup plus réticent. Les Américains réfléchissent et nous aussi bien sûr car nous souhaitons un accord - et qu’un accord sans les États-Unis, ce ne serait pas vraiment un accord efficace - qui puisse à la fois respecter les prérogatives du congrès américain mais qui fasse qu’il n’y ait pas blocage. Et c’est là où l’imagination des juristes doit être mise à contribution. Il faut que l’on trouve une forme juridique qui ne sera pas forcément la même pour l’accord lui-même et pour les décisions - je ne vais pas entrer dans les détails - qui permette à la fois que cela ait une force contraignante - sinon les autres pays diront que cela ne vaut pas la peine que l’on s’en occupe - et qui, en même temps, ne s’expose pas à un blocage parlementaire.

Q - La France, via l’Union européenne, s’est engagée très tôt avec des objectifs de baisse d’émission de gaz à effet de serre. Était-ce, selon vous, un argument lorsque l’on négocie, quand on veut inciter les autres pays ? Selon vous, n’est-ce pas un jeu où celui qui propose le premier est perdant ? C’est peut-être pour cela que d’autres pays n’ont pas encore donné d’objectifs parce qu’ils attendent de voir ce que l’ennemi, l’adversaire dira ?

R - Non. Vous émettez deux hypothèses mais la bonne, en tout cas celle que je choisis, est la première.

Si l’Europe, qui est tout de même la première puissance commerciale du monde aujourd’hui, qui est très développée technologiquement, ne s’était pas engagée elle-même à aller de l’avant - alors, certains auraient dit « c’est insuffisant, les 40% etc. », peut-être mais par rapport à d’autres ce sont quand même des progrès considérables -, si l’Europe ne s’était pas engagée, sa capacité à entraîner les autres eût été nulle. Et la France, à l’intérieur de l’Europe - puisque c’est l’Europe qui nous représente, il faut éviter d’être arrogant -, peut d’autant plus demander aux autres de faire une mutation, une évolution, un effort que nous pratiquons cet effort et cette mutation nous-mêmes.

Donc, c’est le choix qui a été fait par les instances européennes et je pense que c’est un choix tout à fait pertinent car nous voyons bien dans nos négociations, lorsque l’Europe fait des propositions, fait des demandes aux autres - parce que ce n’est pas une négociation facile à tous égards -, le fait qu’elle-même, l’Europe, s’applique ce qu’elle demande est évidemment très convaincant.

Q - Si la COP21 est un échec ou même si elle réussit, peut-on envisager la création de sanctions à l’encontre des pays qui ne respecteraient pas cet accord ? Ou les plus gros pollueurs ?

J’aurais voulu savoir quel serait le rôle de la Russie, parce que vous avez parlé de la Chine, des États-Unis mais la Russie n’est pas mentionnée pour le moment ?

Et aussi, qui dit climat dit science : y aura-t-il des scientifiques qui vont guider les hommes politiques et surtout les entrepreneurs, les businessmen qui n’ont pas grand-chose à voir avec les sciences du climat et de géographie ? S’ils viennent, comment seront-ils choisis ? Que feront-ils ?

Donc, Monsieur le Ministre, sur la question politique de la Russie, Vladimir Poutine va dans quel sens ? S’est-il déjà prononcé ?

R - Oui. La Russie n’a pas été comme on dit en anglais « vocale » mais elle a été l’une des premières a publié son INDC, ses engagements nationaux. Ensuite, il y a eu toute une série de réunions où la Russie n’était peut-être pas aussi présente. Nous avons donc demandé à nos partenaires russes, le président français au président Poutine et moi-même à mon collègue, M. Lavrov, si cela signifiait qu’ils avaient une réticence, une réserve. Ils nous ont assuré que non, qu’ils « joueraient le jeu » - si on peut utiliser cette expression un peu triviale. D’autant qu’évidemment cela concerne directement la Russie. La Russie est une puissance énergétique considérable. Bien évidemment, elle a un territoire tellement étendu que les conditions dans lesquelles les choses se font sont différentes d’autres pays.

Mais aucun pays n’est à l’abri de cette question des gaz à effet serre. Déjà, on voit dans certaines régions de Russie, qu’il y a des sécheresses considérables, il y a des étendues d’eau qui ont disparues, il y a des problèmes liées à la forêt, etc.

Je ne dirais pas que la Russie est le pays qui est le leader dans tous ces domaines-là mais, pour le moment, m’en étant assuré, je n’ai pas trouvé de mauvaise volonté.

Q - Alors, les scientifiques, comment conseillent-ils les chefs d’État ou de gouvernement ou s’opposent à la négociation et la contrôlent ? S’il y a un accord à Paris qu’est-ce qui fera que tel ou tel pays... qui va forcer la Chine à respecter ses engagements ?

R - Il y a un rapport entre les deux questions qui ont été posées parce que la science peut beaucoup aider non pas à la sanction mais à la vérification. Vous savez probablement que l’on s’apprête à lancer des satellites qui vont pouvoir mesurer exactement quels sont les émissions de gaz à effet de serre au-dessus de tel ou tel pays. Dès lors, sans tomber dans des mécanismes punitifs qui, au niveau international, ne signifient absolument rien, on ne va pas aller déclarer la guerre à tel ou tel pays pour telle ou telle raison. Mais lorsqu’il y aura des engagements qui ont été pris, la publication qu’on le veuille ou non, parce que la science est là, il y aura ce que l’on appelle une pression par les pairs et par l’opinion publique qui sera extrêmement forte.

Je pense qu’il ne faut pas tomber dans une vision un peu simpliste des choses consistant à dire « nous allons vous punir », ce serait irréaliste. Mais quand on voit les choses, le fait qu’il y ait eu des engagements, le fait - nous sommes en train de travailler là-dessus et je pense que nous allons avoir gain de cause - qu’il va y avoir une révision périodique de ces engagements, avec ce que les techniciens appellent « no backsliding », c’est-à-dire que l’on ne pourra avoir que des révisions à la hausse, et le fait que scientifiquement on va avoir les moyens de contrôler, quand vous mettez tout cela bout à bout, cela fait quelque chose de radicalement nouveau.

Q - Sur le financement de la conférence elle-même ? Combien ça coûte à la France ? Est-ce seulement la France qui paie ?

Une autre question : y a-t-il un projet de sensibilisation auprès des jeunes au développement durable et à l’écologie ? D’une certaine manière, cela pose la question de la société civile. Comment est-elle représentée pendant cette conférence de Paris ?

R - Cela coûte, dans la prévision que nous avons faite, de l’ordre de 170 millions d’euros. C’est à la fois beaucoup d’argent mais, en même temps, quand on compare cela à un G7 traditionnel, cela fait assez peu d’argent.

Pour essayer de diminuer la facture, nous avons demandé, tout en étant très vigilant, qu’il puisse y avoir une contribution d’un certain nombre d’acteurs, notamment les entreprises. Et à M. Guignard, qui est là, qui est l’organisateur en chef de tous ces aspects, je lui ai fixé comme objectif, qui est très difficile à atteindre, que l’on puisse peut-être financer de l’ordre de 10 à 20% du coût. C’est un gros effort, évidemment, pour nous mais vous voyez quel est l’enjeu. L’enjeu c’est de rendre la planète vivable si on veut être assez court.

Q - L’une des questions majeures, c’est le financement, c’est-à-dire comment on va aider notamment à financer ce que l’on a appelé le fonds vert, en particulier ? On cherche beaucoup d’argent. Où en sommes-nous ? A-t-on commencé à constituer cette cagnotte ? Quel est l’objectif ? Et est-ce que cela avance ou est-ce que c’est difficile ?

R - Soyons précis, parce que même chez des spécialistes ou qui se présentent comme tels, il y a beaucoup de confusion sur les chiffres.

Prenons les chiffres. L’objectif a été fixé il y a quelques années que, en 2020, les pays riches pourraient dégager à l’intention des pays pauvres, 100 milliards de dollars par an.

Ces 100 milliards de dollars par an, contrairement à ce que parfois l’on croit, c’est à la fois du financement public et du financement privé, ce n’est pas uniquement du financement public.

Et le financement public, ce n’est pas uniquement du financement budgétaire, mais c’est du financement budgétaire pour une part mais aussi, par exemple, ce qu’apportent les banques multilatérales, la Banque mondiale, etc.

Et c’est l’addition de tout cela qui doit faire 100 milliards de dollars par an en 2020.

À l’intérieur de tout cela, le fonds vert - green climate fund - est un fonds très important qui a été créé, qui a commencé à être financé l’année dernière et qui, lui, est un élément du financement public. Je rappelle : il y a le financement public, ce que j’appellerais le financement parapublic, et le financement privé. Le fonds vert est un élément central - pas exclusif, il y a d’autres fonds - pour la partie public.

Et ce fonds vert est actuellement doté d’un peu plus de 10 milliards de dollars.

Vous voyez bien la grande différence entre les sommes : 100 milliards de dollars par an d’un côté et 10 milliards de dollars de capital de l’autre.

Souvent des gens qui n’ont pas la même connaissance précise de ces sujets, disent : « comment cela est-il possible ? Il faudrait cent milliards par an et vous n’avez que 10 milliards ! ». Oui, mais, là, on additionne les choux et les carottes, ce n’est pas du tout la même chose.

Q - Quand même, est-ce qu’en 2020 vous pensez que l’on peut avoir 100 milliards de dollars par an tous les ans ?

R - Non seulement, je le pense mais c’est une condition absolument essentielle de la réussite.

Q - Comment fait-on ?

R - Eh bien, on agit sur tous les côtés du triangle. Sur ce qui concerne le privé. Et, là, c’est un changement qui est peut-être le plus important de tous, il faut que l’on fasse partager cette idée qu’une économie décarbonée, ce n’est pas seulement une nécessité pour que le monde vive correctement, mais que c’est une source de croissance considérable parce que les énergies renouvelables, parce que ceci, parce que cela.

De ce point de vue-là, il y a eu des changements au cours des derniers mois absolument incommensurables.

Quand vous voyez qu’une société comme la société Standard and Poor’s, qui n’est pas connu pour être l’exemple même de la philanthropie - ce n’est pas son objet social d’ailleurs, je n’ai rien contre mais ce n’est pas son objet social -, a décidé que, dans ses critères de notation des États ou des entreprises, le degré d’évolution par rapport à la décarbonation serait un des critères qu’elle utilise, avec les conséquences que cela a, avec les taux d’intérêt, puisque si la note est très bonne on prête, si la note n’est pas bonne, les taux sont beaucoup plus élevés, cela a des conséquences.

Quand vous voyez que le plus important fonds souverain du monde, qui est un fonds norvégien, a décidé d’abandonner ses investissements dans toute une série d’entreprises qui font du charbon, etc., du même coup, évidemment, cela crée petit à petit une évolution considérable. Donc, le financement privé va beaucoup augmenter. Le financement privé, cela représente encore beaucoup plus d’argent que le financement public.

Le parapublic. Nous sommes en train de travailler pour que toute une série d’organisations - on peut penser à la Banque mondiale ou à d’autres banques - aient des possibilités d’attribution et des effets de levier qui permettent d’augmenter les financements.

Mais reste la question des contributions directes des États. Et, là, je dis les choses telles que je les pense : je crois que, si nous voulons avoir un vrai succès à Paris, il va falloir que les pays les plus riches - la France malgré ses difficultés fait partie des plus riches, un des cinq pays les plus riches du monde - augmentent leur contribution. Nos amis allemands ont décidé de le faire, ils ont au G7 décidé de doubler leur contribution. Je pense que la France - mais la décision appartient au président de la République - devra faire un effort pour la période qui va à 2020. Mais nous sommes encore à convaincre nos amis américains, nos amis japonais, nos amis canadiens et quelques autres. Mais c’est une condition sine qua non parce que, lorsque vous discutez - on parlait tout à l’heure des pays africains - avec un des pays africains, qu’il soit riche ou moins riche, que vous disent-ils ? Ils vous disent : « Monsieur Fabius, vous avez tout à fait raison, mais nous, nous n’émettons pas de gaz à effet de serre et nous sommes doublement sanctionnés parce que, d’une part, nous n’en émettons pas mais nous serons les premières victimes de la sécheresse et de l’augmentation du dérèglement climatique. Donc, nous voulons bien faire quelque chose mais où est la technologie et où sont les financements ? Aidez-nous. ». Cette préoccupation et cette réaction sont parfaitement légitimes et il faut y répondre.

Q - Est-ce que la contribution carbone sera très élevée, le coût carbone de cette conférence ?

R - Non. M. Guignard a reçu instruction, et il s’en occupe, que cette conférence dont le thème est écologique ait un fonctionnement écologique.

Q - Je voulais poser une question par rapport au mix énergétique. C’est toujours l’un des sujets prédominants des conférences sur le changement climatique. La France a choisi de miser sur les centrales nucléaires. Tandis que l’Allemagne, elle, s’est mise au charbon. Donc, face à de telles divergences et face aux ressources dont disposent les pays comment trouver un accord sur ce sujet ?

Comment est-ce que la communauté internationale et comment vous allez faire pour composer avec les États-Unis et la Chine qui vont se lancer largement dans la production de gaz et de pétrole de schiste. Donc, comment avec cela, on aspire à un changement climatique ?

(Réponse de Mme Tubiana)

R - Le ministre - Pour simplifier, ayez à l’esprit les chiffres suivants : en terme d’émissions de gaz à effet de serre : si le charbon émet 2, le pétrole émet 1,5 et le gaz émet 1.

Q - Est-ce que la COP21 va permettre l’émergence de la mise en place d’une véritable politique industrielle européenne et bien sûr une coordination au regard des objectifs de la COP21 sur l’avenir face aux enjeux économiques et aux choix que vont faire chacun des 195 pays individuellement sur leurs engagements de projets économico-industriels ?

Q - Je voulais revenir sur le débat que l’on a eu juste avant sur l’Iran ou sur l’accord qui a été signé le 14 juillet de cette année. Je suis surprise parce que dans cet accord on parlait essentiellement d’énergie fossile. Il y a notamment dans cet accord une partie sur la coopération nucléaire et cela implique également que si l’Iran suit l’accord qui a été signé, il y aura une levée de l’embargo sur le pétrole et donc les importations de pétrole, donc sur des énergies fossiles. J’aimerais savoir dans ces négociations que vous avez avec l’Iran, évoquez-vous parfois l’utilisation d’énergies renouvelables ?

R - Ce sont deux sujets différents.

J’ai négocié pendant trois ans avec nos partenaires iraniens et d’autres bien sûr.

Ne confondons pas tout. La négociation avec l’Iran, c’est pour empêcher que l’Iran ait la bombe atomique. Ne pas confondre le nucléaire civil et la bombe atomique. Notre objectif, c’était de faire en sorte que l’Iran, qui était un pays qui était au seuil de posséder la bombe atomique, y renonce. Voilà l’objet.

Je pense que l’accord que l’on a conclu, même s’il n’est pas 100% parfait, est un accord qui permet d’éviter que l’Iran n’ait la bombe atomique. Et l’autre solution, comme le dit souvent mon ami John Kerry mais je pense que c’est assez vrai, c’est la guerre avec l’Iran. Qui veut se lancer dans un conflit avec l’Iran ?

Maintenant, à partir du moment où nous avons cette assurance, les sanctions qui avaient été prises par la communauté internationale parce que l’Iran n’acceptait pas de se soumettre à toute une série de contrôles sur le nucléaire, évidemment ces sanctions vont devoir être levées.

Et parmi ces sanctions, il y avait les sanctions qui concernent le pétrole. Alors, il est vrai que l’Iran est un très grand producteur mondial de gaz et de pétrole. Je me suis rendu en Iran, il n’y a pas longtemps et j’ai discuté avec la vice-présidente de la République, qui est également la personne qui est chargée de la négociation sur la COP21, et je vous surprendrai peut-être en disant qu’ils sont extrêmement conscients des problèmes posés à l’occasion de la COP21 et des gaz à effet de serre, parce qu’ils ont, eux aussi, des problèmes de gaz à effet de serre considérables avec des conséquences sur leur population extrêmement lourdes et sur la sécheresse.

Donc, on ne peut pas tout confondre. Il va y avoir un arrêt de la perspective nucléaire militaire. Il doit y avoir une levée des sanctions. Cela donnera des ressources supplémentaires à l’Iran. Mais il faudra que l’Iran, et je pense qu’il y est prêt, fasse toute une série de changements pour aller, lui aussi, vers une énergie moins carbonée.

Q - Un mot sur l’Europe.

C’est une grande espérance de bâtir une politique énergétique européenne. C’est vrai que, quand on a dû travailler ensemble pour préparer la position sur la COP21 - tous les Européens car, encore une fois, c’est une position commune -, toute une série d’aspects énergétiques ont été passés en revue.

Pour ce qui concerne la France, nous voudrions que cette politique énergétique européenne, qui permet une croissance mieux orientée et plus forte, soit un des champs futurs de l’Europe. Mais pour le moment, il y a eu beaucoup de propositions mais les réalisations sont plus modestes.

Q - Juste un dernier mot pour que l’on ressorte de cette salle avec la notion de ce qui est possible ou pas. Est-ce qu’un échec est possible à Paris à ce stade ? Ou est-ce que vous pensez qu’on va vers un accord ?

R Je vous dirai ce que j’ai dit au début. Je suis dans la plus mauvaise position. Je pense que, comme toujours dans ces réunions, il y a des nuits blanches, il y a toute une série d’évènements qui interviennent et c’est la raison pour laquelle on a demandé un diplomate de présider cela. Il faut quand même essayer de mettre tout le monde d’accord et c’est, en général, le travail des diplomates. Je vais essayer de faire en sorte que cette phrase faite de six mots soit acceptée : « l’accord de Paris est adopté », mais avant que chacun ait levé la main, je ne puis prendre aucun engagement./.

Dernière modification : 22/09/2015

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