Dérèglement climatique - COP21 - « Finance and Climate Day »

Discours de clôture M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international et président de la COP21 (Paris, 22/05/2015)

Mister Chairman, Ladies and Gentlemen, what a week ! And I would say that it is - I don’t know if this concept does exist - a « turning point week ».

Maintenant, je vais parler français. Je n’oublie pas que je suis ministre français des affaires étrangères et que nous nous trouvons à l’UNESCO à Paris. Comme je vois que peu d’entre vous mettent les écouteurs, je suis rassuré sur la diffusion du français.

Comme il vient d’être dit, cette semaine est une semaine de bascule parce que toute une série d’événements se sont produits qui vont tous dans le même sens et nous avons la chance de les vivre. Au début de la semaine, nous étions, avec plusieurs d’entre vous, à Berlin pour le dialogue de Petersberg. Le dialogue de Petersberg a été conçu il y a maintenant six ans après ce que l’on appelle l’échec de Copenhague. Nos amis allemands ont jugé nécessaire - et ils ont eu raison - que chaque année se réunissent des représentants de l’ensemble du monde. Nous étions, lundi dernier, près de 40 ministres représentant la totalité de la planète pour essayer de faire progresser ce qui n’avait pas réussi à Copenhague.

La réunion a été excellente même si, bien sûr, nous n’avons pas encore tout réglé. La situation de l’Inde n’est pas la même que la situation des Maldives, qui n’est pas la même que la situation de la Norvège, qui n’est pas la même que la situation des États-Unis d’Amérique. J’ai cependant trouvé des convergences extrêmement encourageantes, notamment le fait que tout le monde souhaite qu’à Paris il y ait un accord. Ce n’est pas moi, qui vais présider la COP21, qui vais le contester.

Il y a une volonté d’aboutir, à la fois parce qu’il y a une perception beaucoup plus forte de la réalité du dérèglement climatique, parce que maintenant les observations des scientifiques ne sont plus sérieusement contestées, parce qu’une série de pays, qui avaient des réticences, se sont vraiment engagés à travers leurs dirigeants. Je pense au président Obama, au président Xi Jinping, les dirigeants des deux premiers émetteurs de gaz à effet de serre au monde, lorsqu’ils ont décidé, par un accord au mois de novembre dernier, de s’engager et de s’engager ensemble. Ils signifient à tous les autres pays du monde qu’il faut faire le mouvement.

Et puis, il y a les entreprises qui ont montré qu’elles étaient de plus en plus sensibles à cette question, à la fois parce que les chefs d’entreprise ont des convictions et aussi parce que non seulement c’est une nécessité mais que la croissance verte c’est aussi un bon « business ». Ceux qui sont en dehors de ce « business » risquent d’avoir de grandes difficultés.

Donc, Berlin c’était positif. À Berlin nous avons eu aussi, à la fin de la conférence, une réunion préparatoire au G7. Le G7 a lieu début juin et, là aussi, attendons que le G7 se prononce mais on sent qu’il y a une poussée. Janos, tu as rappelé l’annonce extrêmement positive de la chancelière Merkel et, sans vouloir dévoiler des décisions qui ne sont pas encore annoncées, on sent qu’à la fois sur le fond du sujet, et notamment sur la question du financement qui est absolument décisive, les uns et les autres - quelles qu’aient été au départ les réticences - ont compris qu’il fallait avancer.

Nous avons eu aussi, en ce qui concerne le Fonds vert, des annonces supplémentaires qui font que, maintenant, les engagements ont été suffisamment versés pour que le Fonds vert puisse démarrer. Je suis convaincu que dans les réunions prochaines du conseil d’administration, des décisions seront prises qui feront en sorte que non seulement le Fonds vert va fonctionner mais aussi que des premières actions vont pouvoir avoir lieu dès avant la COP21.

Et puis, nous avons eu des annonces en ce qui concerne les contributions - « Intended nationally determined contributions » - qui font que les choses progressent.

Nous avons eu, les deux jours précédents, la réunion extrêmement encourageante des entreprises, en particulier une demande extrêmement forte sur la fixation d’un prix du carbone.

Grâce à votre concours à tous, en particulier aux organisateurs que je veux vraiment beaucoup remercier : le directeur général de la Caisse des dépôts, notre ami Pierre-René Lemas ; Gérard Mestrallet, président de Paris Europlace ; les vice-présidents de la Banque européenne d’investissement ; le secrétaire général adjoint des Nations unies... Je ne vais pas remercier chacun mais je vous remercie tous, parce qu’on m’a rapporté les propositions, les engagements pris aujourd’hui qui sont extrêmement encourageants.

En même temps, il faut être lucide, c’est très complexe. Il y a un changement tellement important à opérer que - je suis comme vous et comme Saint Thomas - je regarderai les résultats. Je pense cependant qu’aucune et aucun d’entre vous ne serait en désaccord avec l’affirmation suivante : il y a cinq ans, il y a deux ans, il y a même un an, une telle semaine, de telles réunions eussent été inenvisageables. Ce qui signifie que quelque chose - comme disait une chanson célèbre - est en train de changer. Quelque chose est en train de changer dans les décisions des gouvernements parce que cette fois-ci nous avons conçu la COP21, avec mon prédécesseur péruvien, comme une COP qui associera à la fois les gouvernements mais aussi les régions, les grandes cités, les entreprises, la société civile, c’est une novation. Il y aura d’ailleurs une journée « action day » et une journée « innovation day ».

Lorsqu’à la fin de la COP, avec un texte qui actuellement est beaucoup trop long et où il y a trop de parenthèses - 80 pages et beaucoup de parenthèses ! -, je mettrai aux voix, car il faudra que je mette aux voix ce texte, il faudra que 196 parties lèvent le doigt parce que la règle, c’est le consensus. On imagine, sur une matière aussi complexe avec tellement de situations objectivement différentes, à quel point ce sera complexe et difficile.

Je ne veux donc pas vendre la peau de l’ours, je dirais simplement qu’il faut à la fois que les gouvernements et les initiatives de toute sorte, et singulièrement le monde financier, se mobilisent pour aller dans la bonne direction.

Cette semaine, j’ai fait le bilan des contributions nationales qui ont été publiées. Vous savez que c’est une originalité, c’est la première fois. Ce sera un des objectifs de la conférence de Paris. Le premier objectif de la conférence de Paris - cela n’a jamais été fait -, c’est d’aboutir à un accord universel, comme on dit « différencié » - il y a des formules sacramentelles - « legally binding », ayant force légale, qui nous assure que l’on ne dépassera pas une augmentation de 2°C par rapport à l’époque préindustrielle ; certains disent 1,5°C, disons 2°C, liée à l’émission de gaz à effet de serre. Voilà l’objectif. Pourquoi ? Ce n’est pas à vous, très avertis de ces choses, que je dois donner des détails, ce n’est pas vous que je dois convaincre. À l’origine, je ne suis pas spécialiste de ces questions mais comme je suis plutôt du genre laborieux, lorsque j’ai su que j’allais présider la COP, je m’y suis mis quand même sérieusement, avec un esprit cartésien, en essayant d’être lucide - parfois les Français le sont.

Les conséquences, si nous n’agissons pas, sont cataclysmiques au sens étymologique, sur l’environnement bien sûr - je ne vais pas donner la liste des typhons, des sécheresses, de la montée des océans - mais pas seulement - même si elle est décisive -, elles le sont aussi sur la question de la santé. Savez-vous qu’Ebola ou le virus du sida étaient préexistants dans les forêts et que c’est la déforestation et les brassages humains qui ont fait se propager ces virus. Donc, si des phénomènes de déforestation analogues se propagent dans le futur, nous aurons des épidémies de même sorte. De la même façon, on peut imaginer que les mouvements migratoires entraînés par la sécheresse ou par les inondations seraient tels qu’évidemment les conséquences en termes économiques et en termes de paix et de guerre seraient dramatiques. Après tout, lorsque l’on regarde l’histoire des conflits depuis le début de l’humanité, beaucoup sont liés à l’opposition pour conquérir les ressources et les territoires.

Ce n’est donc pas simplement une question environnementale, pas simplement une question qui a trait à tel ou tel phénomène écologique, mais quelque chose de plus fondamental encore ou alors l’écologie au sens vraiment authentique, c’est-à-dire l’environnement du monde, la sécurité, l’économie et la paix, avec les destructions économiques épouvantables que cela entraînerait.

Ce qui est en jeu, c’est tout simplement notre capacité à habiter nous-mêmes une planète décente, mais pas dans 50 ans. Il y a quelques temps, je discutais avec M. Bloomberg qui a accepté une mission de la part du secrétaire général des Nations unies pour mobiliser les villes en faveur de cette tâche. Je lui disais que si nous n’agissons pas comme il faut, les conséquences à terme - je disais 30 ans ou 40 ans - vont être considérables. Il m’a repris et m’a dit : « non Monsieur Fabius, ne dites pas cela parce que dans 40 ans - c’est vrai pour lui comme pour moi -, nous ne serons peut-être pas totalement en bonne forme ». Il disait même de son entreprise, qui est une grande entreprise, « je ne suis même pas sûr qu’elle sera en bonne forme, je ne veux pas faire bouger le cours de la bourse. » Il disait : « C’est tout de suite, immédiatement, ces conséquences terribles sont là et donc les gouvernements doivent faire leur travail. »

Nous avons donc décidé de fixer comme objectif cet accord universel et une novation qui est cette publication des contributions nationales.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? À ce jour, 38 pays qui représentent environ un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre ont présenté leur contribution. Il y a d’autre part trois pays du G20 - l’Australie, la Chine et le Japon - et environ 35 pays hors G20 qui pourraient, d’après les prévisions qui nous sont données, déposer les leurs d’ici la fin du mois de juin. Plus de 70 pays se préparent plutôt pour le troisième trimestre.

Le secrétaire général des Nations unies a, dans une lettre, rappelé aux différents gouvernements qu’ils devraient, avant la fin du mois d’octobre au plus tard, déposer leur contribution.

Bref, avant la COP21, nous aurons - je l’espère - 100% mais en tout cas au moins 90% des émissions qui seront couvertes et nous saurons exactement où les pays spontanément s’y trouvent. Il est possible que l’addition de ces contributions nous situe au-dessus de deux degrés et, à partir de ce moment-là, certains se demandent comment on peut s’en sortir : « puisque vous souhaitez signer un accord pour ne pas dépasser deux degrés, et de l’autre côté, si on additionne les contributions, cela risque d’être au-dessus de deux degrés. » Voilà la logique.

Alors, précisément, la conférence de Paris, la COP21 doit enclencher des mécanismes qui permettront, à partir du spontané des contributions, de ne pas dépasser ces deux degrés. Nous serons aidés puissamment à la fois par les technologies qui se transforment à toute allure et qui sont de moins en moins chères et donc de plus en plus accessibles, et par les financements qui doivent être disponibles, qu’il s’agisse des financements publics ou des financements privés. À cet égard, nous avons beaucoup discuté en début de semaine de cette question des 100 milliards de dollars annuels publics et privés - c’est un engagement de Copenhague - que nous devons trouver d’ici 2020 pour que les pays riches le mettent à disposition des pays en voie de développement. L’accord me paraît évident. Déjà, un certain nombre de ces milliards de dollars sont là et il y a des effets de levier. Ce ne sont pas des milliards uniquement publics, il y a aussi des milliards qui peuvent être privés. Cela demandera un gros effort mais c’est capital, en particulier parce nos collègues d’Afrique et d’autres pays qui souvent sont en difficulté et qui ne sont pas encore très développés disent qu’ils sont d’accord pour aller dans le sens de l’action pour le climat, mais où sont les financements et les technologies ?

Il revient donc aux différents gouvernements, au G7 et au G20, à la COP21 d’apporter réponse à ces questions.

Nous avons beaucoup parlé du prix du carbone : hier dans la réunion des entreprises, c’était l’unanimité sur l’objectif, à la fois d’éliminer le plus rapidement possible les subventions aux énergies fossiles et, en même temps, de s’acheminer vers la fixation des prix du carbone. C’est compliqué, plusieurs réunions se tiendront mais nous devons le faire. Ce n’est pas une décision que va prendre la COP, il ne peut pas y avoir une décision mondiale à cette échéance, mais c’est absolument indispensable si on veut donner ce signal qui va économiquement intégrer la question de la décarbonation de notre économie dans le système financier.

Cela nous a remis en mémoire des décisions prises dans des institutions publiques, qui elles aussi auraient été inimaginables il y a quelques années. Une décision a été prise en avril dernier par les ministres des finances et les gouverneurs des banques centrales du G20 de confier au conseil de stabilité financière une réflexion sur la prise en compte, par le secteur financier, des enjeux et des risques climatiques avec les conséquences que cela pourra entraîner. Il y a eu des travaux de la banque d’Angleterre, de l’autorité de supervision britannique qui sont très intéressants. La banque centrale de Chine elle-même et d’autres banques centrales vont dans le même sens et nous avons décidé que c’est en octobre, à Lima, au moment des assemblées du FMI et de la Banque mondiale, en présence du secrétaire général des Nations unies, qu’il y aura une réflexion centrée sur le climat.

Cette sphère-là avance donc, mais - et c’est tout le sens de cette très opportune réunion - aucune action efficace ne sera possible sans une prise de conscience - elle est là - et un engagement fort des acteurs privés du secteur financier et d’une façon générale du secteur financier.

Je pense que ce qui a été annoncé ou rappelé aujourd’hui est de ce point de vue-là extrêmement encourageant. Il y a des pas supplémentaires à faire, on le sait, il faudra mobiliser d’autres collègues que vous-mêmes et ce que j’appellerai le réflexe climat, le choix pro-climat doit s’inscrire dans la durée et au fond irradier toute une série de décisions que, dans votre action de chefs d’entreprises ou de responsables financiers, vous prenez jour après jour.

Je veux vraiment saluer chaleureusement les annonces qui ont été faites aujourd’hui : la Caisse des dépôts à l’instant ; le Crédit agricole ; Axa ; Bank of America. Je pense que ces décisions, puisqu’il ne s’agit plus d’interrogations, sont très importantes en elles-mêmes et parce qu’elles vont entraîner d’autres décisions de collègues qui vont se dire : « si nous ne l’avons pas fait encore, si ces établissements reconnus par la qualité de leur gestion et la grande responsabilité de leurs dirigeants prennent ces orientations, nous aussi, dans notre gestion, ne faut-il pas que l’on accélère l’allure ? »

Les choses sont donc extrêmement positives et, de la même façon, le fait que des plateformes d’enregistrement des engagements ait été créées ou vont l’être pour rendre visible et recenser ces engagements, c’est tout à fait décisif. Il faut bien imaginer qu’à la fin de l’année, nous aurons les contributions des États, les contributions de grandes entreprises, les contributions de grands établissements financiers. Il faudra, en évitant les doubles comptes, agréger tout cela et pouvoir le comparer. Qui aurait pensé, il y a seulement un an, que nous parviendrions à ce résultat ? Ces plateformes seront d’ailleurs intégrées dans le site NAZCA des Nations unies qui deviendra une sorte de plateformes des plateformes et objectiver tout cela ; ce qui sera extrêmement important pour la COP21.

Il faudra que cela s’applique, à la fois dans les pays développés et dans les pays en développement, que cela touche les banques commerciales, les bourses de valeur et que des initiatives soient prises ensemble par tous les intervenants. Il faudra aussi que l’implication soit très importante dans la problématique qui est un peu spécifique du financement de l’adaptation au dérèglement climatique. Ce n’est pas simplement ce que l’on appelle la mitigation mais aussi l’adaptation parce que nous avons besoin de la mobilisation des acteurs privés pour permettre la mise en place d’infrastructures encore plus résilientes, notamment dans les pays qui sont les plus vulnérables au dérèglement climatique ; je pense aux pays africains et aux petits États insulaires.

Nous avons là des solutions en perspective qui sont bénéfiques pour tout le monde. Nos amis allemands ont proposé des mécanismes assuranciels ; nous allons les étudier dans le cadre du G7. Nous avons-nous-mêmes proposé au Japon, à Sendai, des mécanismes qui puissent, par une mise en réseau de toute une série de technologies, avertir les territoires menacés que telle ou telle catastrophe peut se présenter.

Bref, sans vouloir être plus long, vous voyez une convergence extrêmement impressionnante des actions des pouvoir publics, des actions des entreprises en général et des actions du secteur financier.

Je terminerai en vous disant - j’ai acheté un agenda exprès pour cela - qu’il reste moins de 200 jours pour accroître la dynamique qui va, je l’espère, nous permettre d’aboutir à une réussite à Paris ; chaque jour, j’enlève une feuille. Il nous reste donc moins de 200 jours pour convaincre qu’il est absolument urgent que l’on continue et que l’on amplifie cette semaine, « point tournant » que je viens d’évoquer. Chacune et chacun devra évidemment faire de son mieux pour amplifier encore son rôle. Ce qui est très important dans cette journée, c’est que vous avez montré que le secteur financier se mobilise fortement et je veux saluer cette mobilisation.

On m’interroge souvent sur ce que sera la COP21 exactement : un point d’aboutissement, un point de départ ? Ce sera les deux. Ce sera un point d’aboutissement puisque jamais nous ne sommes parvenus à cet accord universel mais ce sera surtout un point de départ vers ce qui est un changement majeur, c’est-à-dire, une économie et une société décarbonée. Cette évolution est une très bonne nouvelle et elle est tout à fait décisive. Pour ceux qui ne sont pas dans cette salle et qui douteraient encore, je voudrais dire qu’il n’y a pas de solution alternative parce qu’il n’y a pas de planète alternative./.

Dernière modification : 22/09/2015

Haut de page