Dérèglement climatique - COP21 - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, président de la COP21, avec « BFMTV » - « RMC » (Paris, 11/09/2015)

(...)

Q - La COP21, c’est donc cette conférence environnementale importante qui aura lieu à Paris. Combien de pays ont fixé leurs engagements aujourd’hui pour réduire les gaz à effet de serre ?

R - D’abord, merci de m’interroger là-dessus parce que la COP 21, la conférence de Paris, peut être une date « tournant » pour la planète. Je pèse mes mots, je n’utilise pas des mots excessifs, cela peut être « tournant » pour la planète. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui la température est en train de monter. Les scientifiques, tous les scientifiques disent : si on ne change pas la façon dont on produit, les gaz à effet de serre sont tels qu’on va aller vers plus 3 degrés, plus 4 degrés, plus 5 degrés, plus 6 degrés de température avec des conséquences absolument épouvantables ; c’est-à-dire que vous allez avoir une montée des mers et donc des terrains qui vont être submergés ; vous allez avoir des problèmes de nourriture ; vous allez avoir, on parlait de migration, des migrations mais alors pas par centaines de milliers, mais par millions ; et la vie va devenir invivable ; la planète va devenir invivable. Il faut stopper cela.

L’objectif de la conférence de Paris, c’est de faire en sorte - ce sera le juge de paix - que l’on n’aille pas au-dessus de 2 degrés, alors qu’actuellement la piste c’est 3, 4, 5, 6 degrés. Alors, chaque pays doit s’engager. Pour le moment nous avons une soixantaine de pays qui ont publié leurs engagements. D’autres vont le faire...

Q - Sur 195 à deux mois et demi de la conférence !

R - Je pense qu’au moment où on abordera la conférence, nous devrions avoir à peu près 90% des pays qui auront publié leurs engagements, représentants plus de 90% des émissions de gaz à effet de serre. Mais c’est la première fois qu’on le fait. Donc, certaines des contributions sont très précises, bonnes, d’autres sont beaucoup plus frustes. Mais ça c’est un aspect.

Q - Parce qu’il faut un engagement financier, évidemment.

R - Oui, ce sera le juge de paix.

Q - Les pays du nord s’étaient engagés, avant 2020, à aider à hauteur de 100 milliards, je crois, par an. Où en est-on ?

R - C’est exact. Je vous réponds précisément. Un engagement a été pris à Copenhague qu’en 2020 les pays riches pourraient apporter aux pays pauvres, pour le climat, 100 milliards de dollars par an. Alors c’est quoi ces 100 milliards ? C’est à la fois les contributions directes budgétaires, c’est les contributions des banques multilatérales et les contributions du privé. Tout cela doit faire 100 milliards.

Aujourd’hui, je pense que l’on doit être ... Il y a un travail de l’OCDE qui va être bientôt publié là-dessus autour de 60 milliards. Donc il faut - c’est ce qu’on entend -que l’on continue à augmenter, pas seulement les pays eux-mêmes, mais aussi les banques multilatérales et le privé. En ce qui concerne les pays riches, je pense que cela demandera un effort supplémentaire. Les Allemands nous ont dit qu’ils sont prêts à le faire. Je pense que la France fera son devoir, les Anglais aussi, il faut que tout le monde le fasse.

Q - Et la France à quelle hauteur ?

R - On va voir, c’est le président de la République qui l’annoncera le moment venu. Nous avons prévu une conférence spéciale, à Lima, en présence du Fonds monétaire et de la Banque mondiale. L’OCDE fera un rapport en disant : « voilà où on en est, et voilà comment on va vers les 100 milliards ». Nous, la France qui organisons cette conférence - c’est moi qui la préside -, nous insistons là-dessus parce que c’est un élément basique de confiance. Je prends un exemple : si je discute avec un chef d’État ou de gouvernement d’un pays pauvre d’Afrique et je lui dis : « Mais qu’est-ce que vous entendez faire pour réduire le gaz à effet de serre ? » Il me dit : « Monsieur Fabius, vous êtes très gentil mais moi je n’émets aucun gaz à effet de serre et, en revanche, je suis pénalisé par l’élévation de la température, parce que cela provoque de la famine, les agriculteurs ne peuvent plus travailler, etc. Donc, je suis d’accord, me dit-il, pour aller dans le sens que la planète veut, mais à condition que vous m’aidiez financièrement et sur la technologie. » C’est pour cela que nous devons faire un effort.

Q - Alors, est-ce que la France, indirectement à travers ses entreprises, installe toujours des centrales à charbon dans le monde ?

R - Alors, on a confirmé une décision hier, vous l’avez entendu, disant que nous ne financerons plus des centrales à charbon qui ne sont pas dotées de mécanisme qui empêche l’émission du carbone. Et je pense que c’est une très bonne décision.

Q - Vous ne financerez plus mais il n’empêche que les entreprises françaises pourront continuer peut-être à en installer ?

R - J’espère que non.

Q - Et des entreprises dans lesquelles l’État est actionnaire. Est-ce qu’il faut aller jusque-là ?

R - C’est un deuxième point : je pense qu’il faut aller jusque-là.

Q - C’est-à-dire demander à ces entreprises, dont l’État est actionnaire, de ne plus vendre ni installer de centrales à charbon ...

R - Qui dégagent du CO2.

Q - On est d’accord Laurent Fabius.

R - On est d’accord. Soyons précis. Prenons un pays comme l’Inde, qui est un énorme pays : il y a 1 milliard 400 millions d’habitants. Lorsque vous discutez avec le Premier ministre, M. Modi, il vous dit : « mais je suis tout à fait d’accord pour aller dans le sens que vous dites. Seulement moi ma ressource principale aujourd’hui c‘est le charbon. Donc comment est-ce que je fais pour aider au développement de la population, je ne peux pas arrêter du jour au lendemain le charbon ? » Donc, c’est vrai il faut le reconnaitre, simplement il faut l’aider à développer les énergies renouvelables : le solaire, où l’Inde fait des choses magnifiques, pour que petit à petit il puisse aller vers ce respect des 2 degrés.

La conférence de Paris ne va pas tout régler en un jour, mais elle va permettre qu’alors qu’on allait vers 4, 5, 6 degrés, on aille vers 2 degrés. Si on arrive à cela, ce sera un tournant pour la planète.

Q - Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas un engouement populaire autour de cette question, de ces questions ?

R - Cela va changer à mon avis.

Q - Vous pensez que ça va changer ?

R - Je peux me tromper mais je crois que l’intérêt va monter au mois de novembre. La conférence commence le 30 novembre : elle dure 15 jours, jusqu’au 11 décembre. Il y a quand même une sensibilité de plus en plus forte, dans la jeunesse par exemple. Les gens sentent que c’est notre vie qui est en jeu. Je vais citer Lévi-Strauss. Je relisais Tristes tropiques et à la fin de ce livre magnifique, Lévi-Strauss, grand esprit, dit : « le monde a commencé sans l’homme - c’est vrai - et le risque c’est qu’il se prolonge sans lui ». Si l’espèce humaine, si nous n’arrivons pas à modifier ce dérèglement de la température, on va se tuer nous-mêmes ! Et ça les jeunes et les autres doivent le comprendre. Et pas dans 150 ans. Vous voyez les phénomènes climatiques extrêmes, vous voyez la sécheresse, vous voyez les typhons, vous voyez les...

Q - Sauf que le danger parait lointain peut être.

R - Oui mais il n’est pas lointain. Et puis il y a un autre phénomène que je vais vous expliquer ; c’est un peu technique. Les gaz à effet de serre, c’est ce qui crée une élévation de la température. Quand ils sont émis ils ne partent pas en fumée, ils restent des mois, des années, voire des siècles. Donc, si la conférence de Paris cette fois-ci ne réussit pas, c’est irrattrapable parce qu’on va émettre tellement de gaz à effet de serre qu’on ne pourra pas aller en arrière. Et ça, je pense que tout le monde peut le comprendre.

Je sais que vous allez faire campagne, il faut expliquer aux Français individuellement ce qu’ils peuvent faire en matière d’eau, en matière de chauffage, en matière de logement, en matière de transport. Alors, nous, nous avons une responsabilité particulière puisque nous sommes au niveau du gouvernement, mais chacun individuellement a une responsabilité./.

Dernière modification : 22/09/2015

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