Dérèglement climatique - COP21 - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, président de la COP21, avec « BFMTV » (Paris, 11/06/2015)

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Q - Le climat c’est devant nous, avec la conférence de Paris. Cela ne s’annonce pas terriblement bien. Je lisais que l’on termine aujourd’hui cette séance de négociation à Bonn...

R - Une négociation avec cent quatre-vingt-seize parties ; il faut avoir cela à l’esprit. À la fin de l’année, j’aurai en face de moi, puisque je vais présider la conférence, cent quatre-vingt-seize parties. L’objectif - on le perd parfois de vue -, c’est de rédiger un texte qui conduise, notamment, à limiter l’élévation de la température à deux degrés, mais il faut, à la fin de la conférence, que tout le monde approuve le texte. C’est ce texte qui est en train d’être élaboré. Alors c’est difficile, c’est long, c’est ce à quoi vous faites allusion.

Q - C’est plus que long, pardon Laurent Fabius, et plus que difficile apparemment.

R - Oui, c’est très difficile, mais il y a une procédure. Il faut bien comprendre qu’aux Nations unies, il y a un traité qui a été adopté en 1992 et qui fait que l’on doit travailler dans les normes des Nations unies. La France ne peut pas dire : « C’est comme ça et ce n’est pas autrement ».

Q - Ségolène Royal dit que ces négociations de l’ONU sont totalement inadaptées à l’urgence climatique.

R - C’est le cadre des Nations unies ; on ne va pas changer le cadre maintenant. Il faut mettre tout le monde d’accord. Il y a actuellement - cela se termine aujourd’hui - une séance du Groupe de travail spécial sur la plate-forme de Durban pour une action renforcée que l’on appelle d’ADP avec les cent quatre-vingt-seize parties. Il y en aura une autre à la fin août et une autre au mois d’octobre. À la séance inaugurale de cette réunion, j’ai dit à tous ces négociateurs : « Mesdames et Messieurs, votre travail est prévu par l’ONU mais il faut me donner, puisque c’est à moi que ce sera donné au mois d’octobre, un texte qui soit beaucoup plus court et qui commence à trancher les problèmes pour que nous n’ayons pas... ».

Q - Cent trente pages actuellement.

R - Oui, il y en a même cent quarante-six en version française. Il ne faut pas qu’au début de la conférence de Paris on nous donne un texte qui soit tellement touffu qu’on n’y arrive pas. Vous vous rappelez de la conférence de Copenhague, il y a quelques années, qui n’avait pas été suffisamment préparée. Au dernier moment sont arrivés de grands chefs d’État qui ont dit qu’ils allaient régler la question ; ils n’ont rien réglé du tout...

Notre position, le président de la République et moi-même, c’est de demander et d’aider à ce que le travail soit fait en amont pour que Paris soit la conclusion et que l’on n’ait pas tout le travail à faire à Paris.

Q - Mais il n’y aura plus que dix jours de négociations avant Paris ?

R - Il y a beaucoup d’autres choses. Je vais par exemple réunir en juillet, deux fois de suite, les ministres concernés. Pour le moment, ce sont les délégués, les techniciens, les experts qui se réunissent. Ensuite, il y aura une réunion des chefs d’État et de gouvernement en septembre. Il y aura également des sessions intermédiaires. On ne va pas laisser les choses se faire comme cela sans agir entre maintenant et la rentrée.

Q - Est-ce qu’il y aura à la conférence de Paris un accord contraignant avec un calendrier et des objectifs chiffrés ?

R - La réponse est oui, sinon il n’y aura pas d’accord.

Q - Il y aura un accord contraignant ?

R - Il y a quatre choses.

Premièrement, il y aura un accord, un texte contraignant, universel, durable. C’est-à-dire qu’il faudra un mécanisme pour dire qu’au fur et à mesure les objectifs vont devenir de plus en plus exigeants.

Deuxièmement, chaque pays va indiquer quels sont ses objectifs pour 2025-2030. Cela commence à être fait mais tous les pays ne l’ont pas encore fait.

Troisièmement, il y aura des décisions en matière de finance et de technologie parce que les pays pauvres disent : « Nous, on n’émet pas de gaz à effet de serre. Si on n’a pas les finances nécessaires, comment voulez-vous nous en sortir ? »

Et quatrièmement, c’est très nouveau, des entreprises, des collectivités locales, des régions vont dire : « Voilà ce que nous, nous allons faire ». Par exemple, la Californie vient de prendre une décision disant : « Voilà ce que nous allons faire pour émettre zéro gaz à effet de serre ».

Ce sera l’addition de tout cela qui sera la nuance de Paris. Donc, il y aura cet accord universel nécessaire, mais il y aura aussi autre chose.

Q - Vous croyez à cet accord, sincèrement ? Vous y travaillez tous les jours. Parce que j’ai vu votre déclaration : « Parvenir à un accord lors de la conférence sur le climat à Paris sera d’une extrême difficulté ».

R - Bien sûr. Imaginez que j’aurai en face de moi cent quatre-vingt-seize parties, c’est-à-dire cent quatre-vingt-quinze pays plus l’Union européenne. Il y a les États-Unis, la Chine, les Maldives, la Pologne, l’Inde et il faut que tous ces pays-là, qui ont des situations différentes - il y en a qui ont du charbon, d’autres pas de charbon, il y en a qui sont inondables, d’autres pas inondables, il y en a qui ont du pétrole, d’autres pas de pétrole -, se mettent d’accord sur un texte. C’est extraordinairement difficile mais c’est indispensable. J’aime beaucoup la formule de Ban Ki-moon qui dit : « Il n’y a pas de plan B parce qu’il n’y a pas de planète B ». Cette formule résume tout.

Dernière modification : 22/09/2015

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