Dérèglement climatique - COP21 - Conférence de presse de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international et président de la COP21 (Pékin, 16/05/2015)

Mesdames et Messieurs,

Je suis ravi de vous retrouver ici, à l’ambassade de France. Il y a, à la fois des journalistes, puisque c’est une conférence de presse, et aussi des scientifiques et des représentants des différentes organisations. Je vous salue toutes et tous.

Je suis entouré de l’ambassadeur de France, M. Gourdault-Montagne, et de l’ambassadrice Mme Laurence Tubiana, une spécialiste des questions d’environnement et de climat, qui est pour la France la négociatrice en ce qui concerne la COP21. Moi-même j’interviens ici comme président de cette COP21 qui, comme vous le savez, aura lieu à la fin de l’année, entre le 30 novembre et le 11 décembre au Bourget, près de Paris.

Je voudrais vous donner quelques éléments, quelques coups de projecteur, sur cette conférence qui sera à la fois la plus vaste conférence diplomatique jamais organisée en France, puisque nous attendons 40 000 personnes, et aussi l’une des plus grandes, des plus importantes, conférence internationale qui va, en essayant de ne pas employer de trop grands mots, déterminer pour une grande part, notre avenir à tous et l’avenir de l’Humanité.

Je voudrais faire le point sur quelques aspects et ensuite répondre avec Mme Laurence Tubiana à vos questions, si cela vous convient.

Je commencerai par une anecdote, pour vous faire sourire. La France s’est portée candidate pour accueillir cette COP21, il y a trois ans, à l’occasion de la COP19 qui avait lieu à Varsovie. Le choix avait été facilité par le fait que la France était la seule candidate. Quand nous avons été désignés, les participants sont venus vers moi, qui représentais la France, et m’ont dit deux mots dont j’ai bien compris le sens mais dont je médite davantage le sens aujourd’hui. Ils m’ont dit : « Monsieur le Ministre, good luck ! ».

Il est vrai que cette conférence extrêmement importante est, en même temps, difficile puisque les conférences précédentes qui ont porté sur le changement climatique, en général, ont eu des difficultés.

L’un des moments qui a frappé les esprits, ce sont les difficultés rencontrées lors de la conférence de Copenhague. Il y a beaucoup d’attentes pour cette COP21 à Paris parce que dans l’esprit des spécialistes, l’idée s’est petit à petit installée - et c’est une bonne chose - que c’est à Paris qu’il fallait obtenir un succès et que si l’on obtenait pas un succès dans cette COP21, ce serait évidemment d’une très grande gravité.

Je vais vous dire, d’une part, comment nous envisageons le contenu de cette COP21, comment, pour ma part, j’envisage la présidence de la France, en l’occurrence la mienne, et pourquoi à la fois c’est très difficile et en même temps pourquoi nous espérons obtenir un succès.

Vous connaissez tous les problèmes extrêmement graves que pose le réchauffement climatique. Il est maintenant établi scientifiquement qu’il y a une élévation de la température. Les spécialistes de ce que l’on appelle le GIEC - en anglais IPCC - qui travaillent depuis plusieurs années, ont permis d’établir un consensus sur le phénomène, sa gravité, ses causes et les moyens de l’endiguer. À partir de là, cela rejoint le sentiment populaire, pas simplement en Chine, où l’on est très conscient des problèmes de pollution, mais partout dans le monde. Il suffit de constater plusieurs éléments. Les dix années les plus chaudes, depuis que des enregistrements existent, sont toutes intervenues depuis le début du XXIème siècle ; sauf l’année 1998, mais qui était deux années avant le début du siècle. L’année dernière, 2014, a été l’année la plus chaude jamais enregistrée. Le mois de mars - nous n’avons pas encore les statistiques pour avril - a été le mois le plus chaud jamais enregistré. Quand on regarde les courbes, les évolutions, il n’y a absolument aucun doute. Il n’y a non plus aucun doute sur le fait que ce réchauffement climatique est dû à l’émission de gaz, que l’on appelle « gaz à effet de serre », qui sont eux-mêmes dû, pour une très large part, à des phénomènes anthropiques, c’est-à-dire, à l’action humaine.

Les scientifiques qui ont fait, après beaucoup d’études, d’examens, de discussions, les projections sur ce qui se passerait si aucune action forte n’était envisagée, nous montre que l’élévation de la température pourrait atteindre en moyenne 4 degrés, 5 degrés, 6 degrés ; ce qui dans certaines régions signifierait beaucoup plus, avec toute une série de conséquences que vous connaissez ou que vous pouvez anticiper : des sécheresses énormes, la fonte des glaciers et, du même coup, l’élévation du niveau des eaux, l’acidification des océans avec toute une série de conséquences sur les planctons, donc sur la chaîne alimentaire. Avec « l’extrémisation » des phénomènes, c’est à dire des typhons beaucoup plus forts, beaucoup plus puissants qu’auparavant, des sécheresses beaucoup plus marquées avec, du même coup, des migrations de populations, par millions, dizaines de millions, centaines de millions. Des territoires seraient recouverts par les eaux, avec des conséquences sur la santé des animaux et des hommes. Toute une série de virus, qui jusqu’à présent étaient dans les forêts, avec le phénomène de déforestation, explosent. Des conflits, au sens de conflits armés, sont à redouter. À partir de moment où il y a une raréfaction des ressources et des migrations humaines massives, évidemment, ce sont des conflits qui sont non seulement à redouter mais à prévoir car ils interviendraient certainement.

On a établi que la limite à ne pas franchir - qui est déjà une limite assez haute et qui demande déjà beaucoup d’effort pour ne pas être franchie -, c’est la limite de 1,5 degrés en plus par rapport à l’ère pré-industrielle, ou de 2 degrés. Dans la conscience populaire, l’idée est maintenant établie qu’il ne faut pas une augmentation de 2 degrés par rapport à cette situation.

L’objectif numéro un de cette COP21, c’est de rassembler l’ensemble des pays, c’est à dire 195 pays et 196 parties - puisque l’Europe, qui regroupe 28 pays elle-même est considérée comme une partie - et d’aboutir à un accord universel pour limiter l’élévation de la température à 1,5 ou au maximum 2 degrés.

Voilà donc l’objectif principal de cette COP21. J’entrerai dans les détails, Mme Laurence Tubiana aussi. Je ne veux pas le faire à ce stade de mon propos mais, évidemment, pour arriver à cela il faut des décisions, des changements absolument considérables et c’est là l’objet de la COP21 : un accord international.

C’est le premier objectif et évidemment le principal, mais il y a trois autres objectifs dans cette COP21.

Le deuxième objectif, après cet accord universel, c’est qu’il y ait, un petit peu avant cette COP21, des engagements de tous les États sur ce qu’ils vont faire eux-mêmes pour lutter contre le changement climatique : c’est ce que l’on appelle en anglais : « Intended Nationally Determined Contribution » : INDC. C’est à dire qu’elles sont « intended contribution », les engagements, « nationally determined », déterminés nationalement. Cela signifie que chaque pays, avant la fin du mois d’octobre de cette année et si possible avant la fin du mois de mars - mais le mois de mars est derrière nous -, va publier les engagements qu’il prend pour aller dans cette direction en disant : « voilà ce que nous ferons en 2025, voilà ce que nous ferons en 2030, et voilà les moyens par lesquels nous y parviendront ».

Un certain nombre de pays ont déjà publié leurs contributions, comme ils devaient le faire : c’est le cas de la totalité des pays qui composent l’Union européenne ; c’est le cas des États-Unis d’Amérique, du Mexique ; c’est le cas du Gabon et d’un certain nombre de pays. Il faut que tous les pays, progressivement et le plus vite possible, publient leurs contributions. Pourquoi c’est important ? Lorsque l’on aura ces contributions, on pourra déjà voir à quoi s’engagent les pays et, du coup, si nous nous situons avec des engagements en-dessous de l’objectif de deux degrés, ou si nous nous situons au-dessus. Ce travail va être fait à la fois par des organismes officiels et, vraisemblablement et même certainement, par des organismes non-gouvernementaux. Nous aurons les résultats avant la COP21.

Voilà donc le deuxième aspect de cette COP21. Même si ces contributions ne sont pas juridiquement incluses dans l’objectif de la COP21, évidemment, elles en font partie.

Le troisième objectif que nous poursuivons avec cette COP21 et autour d’elle, c’est de répondre à la question du financement et des technologies. Pourquoi ? Prenez l’exemple d’un pays d’Afrique auquel la communauté internationale demande de s’engager. Ce pays, en tout cas son gouvernement, va dire : « Très bien, je comprends qu’il faille qu’on s’engage mais moi, pays d’Afrique, je n’ai jusqu’à présent émis que très peu de gaz à effet de serre. En revanche, s’il y a continuation et élévation du niveau de la température, mon pays va être un des premiers à en souffrir : j’ai déjà beaucoup de sécheresse et je vais avoir une sécheresse plus grande ; j’ai des problèmes avec mes forêts, je vais avoir de la déforestation, etc. » Ces pays disent donc - et ils sont tout à fait légitimes à le faire : « Nous sommes tout à fait d’accord pour aller dans le bon sens mais l’effort qu’on nous demande doit être différencié par rapport à des pays riches ». C’est une formule qui revient sans cesse dans nos travaux. Il faut que l’effort soit général mais différencié, en fonction des situations. Ces pays disent : « Il faut aussi qu’on nous fournisse des financements, car tout cela coûte cher - nous n’avons pas de finances suffisantes -, et qu’on nous apporte un certain nombre de technologies, notamment en matière d’énergie renouvelable, parce que nous ne pouvons pas nous les fournir nous-même. »

À l’occasion de cette COP21 et avant elle, il va y avoir toute une série de travaux pour essayer de dégager les financements nécessaires et les technologies utiles. L’objectif, fixé il y a déjà plusieurs années, a été estimé. Il faut arriver à trouver, à l’horizon 2020 - puisque cette Conférence de Paris est en 2015, mais sa pleine application commence en 2020 -, 100 milliards de dollars par an de financements publics ou privés qui iront, pour être simple, des pays du Nord vers les pays du Sud, et permettront d’abonder les financements nécessaires.

Et puis il y aussi un gros effort à faire en matière de technologie. Les technologies se développent de plus en plus, elles sont de mieux en mieux accessibles, à des prix qui diminuent beaucoup, mais tout le monde ne les a pas. Donc, troisième élément de cette COP21, c’est le financement et les technologies.

Et puis le dernier élément, je ne serai pas plus long sur ce point, c’est quelque chose d’assez nouveau, qui a été décidé lors de la COP20 qui a eu lieu à Lima au Pérou, en décembre 2014, avec un très gros travail de la part de nos amis péruviens qui nous accueillaient. Dans cette COP20, il a été décidé que l’on ne s’occuperait pas simplement de ce que font les gouvernements - qui est très important - mais que l’on s’occuperait aussi de ce que peuvent faire les villes, les régions, les entreprises, et la société civile. Quand on y réfléchit bien, ce sont bien sûr les gouvernements qui vont voter à la COP21. Ils prennent des décisions qui sont très importantes sur la vie de la population, sur les entreprises mais, finalement, il y a beaucoup de choses qui dépendent des communes, des régions elles-mêmes, des entreprises ou bien des particuliers. Il a donc été décidé que dans la COP21 de Paris, on mettrait l’accent sur ce qui est non-gouvernemental, qui ne remplace pas du tout ce qui est gouvernemental, mais s’additionnent. C’est que l’on appelle « l’agenda des solutions » qui va permettre de compléter l’action des gouvernements. Dans le déroulement même de la COP21, nous avons pris l’initiative d’organiser une journée pour les actions qui s’appellera « Action day », ainsi qu’une autre journée qui s’appellera « Innovation day ». À cette occasion, toute une série de communes, d’entreprises aussi, vont montrer ce qui est fait en matière de technologies nouvelles. Voilà, ce qui relève de la COP21.

La COP21 dépend des Nations unies, puisque c’est une convention internationale. Nous la préparons en liaison avec les Nations unies, avec le secrétaire général des Nations unies, M. Ban Ki-moon, qui est très impliqué dans ce problème, avec son équipe, avec la secrétaire générale, Mme Christiana Figueres. Nous préparons aussi cette convention avec évidemment tous les pays qui sont réunis dans une organisation qui travaille et qui est dirigée par ceux co-présidents, l’un américain, et l’autre algérien, et qui essayent d’élaborer un texte, puisque tout cela doit se traduire par un texte : « Paris agreement », l’accord de Paris qui devra être signé à la fin. C’est un très important travail. À Lima, il y avait déjà eu un brouillon de ce qui avait été échafaudé. Maintenant, il faut que le brouillon de texte, qui a été entre-temps augmenté, soit réduit et surtout que l’on se mette d’accord sur les solutions. On ne peut pas garder tous les problèmes entre parenthèses, il faut à un moment qu’il y ait un choix. C’est ce groupe, qui se réunit périodiquement à Bonn, qui fait ce travail. La limite maximale est le mois d’octobre et s’il n’arrive pas à se mettre d’accord, la charge reviendra au président de la conférence. Je préfère donc qu’ils se mettent d’accord pour que peut-être pas tous les problèmes soient réglés, mais au moins qu’un certain nombre de grands problèmes le soient. Nous travaillons donc étroitement avec eux et avec une série de ministres, de toute une série de pays, puisqu’il y a différentes alliances et différents systèmes de groupes de pays.

Où en sommes-nous ? Nous en sommes à un moment où un tiers des pays émetteurs ont remis leur contribution - INDC - mais deux tiers ne l’ont pas encore fait. Nous en sommes à un moment où ce groupe dont je parlais, qui se réunit à Bonn, s’est déjà réuni mais le travail doit continuer d’être fait. Nous en sommes à un moment où il y a eu pas mal de réunions officieuses entre ministres ; lundi prochain, il y aura une réunion de spécialistes en Allemagne, à Petersberg, puis le G7 à Bonn qui abordera ces sujets. Nous en sommes à un moment où nous préparons une conférence sur le financement qui aura lieu en juillet, à Addis Abebba. Ensuite, au mois de septembre, au moment de l’Assemblée générale des Nations unies, toute une série d’initiatives interviendront. En octobre, ce groupe ADP Bonn devra remettre son texte et, ensuite, commencera la conférence le 30 novembre qui devra se terminer le 11 décembre.

Quel sera le rôle de la présidence ? La présidence doit être impartiale, ambitieuse et doit avoir un esprit de compromis. C’est sans doute la raison pour laquelle on a demandé à quelqu’un qui dirige une des grandes diplomaties du monde d’aller dans ce sens. Évidemment, cela demande beaucoup de réunions, beaucoup de conversations, et beaucoup d’approfondissement.

Dans cette tâche la Chine et la France ont une position très importante : la France parce que c’est le pays hôte ; la Chine parce que c’est avec les États-Unis une des deux plus grandes puissances économiques et l’un des deux plus grands émetteurs de gaz à effet de serre. À cet égard, il est extrêmement positif qu’au mois de novembre dernier, pour la première fois, les États-Unis et la Chine aient signé un accord en commun sur cet objectif qui, évidemment, a donné un coup de projecteur et une impulsion politique forte aux négociations. Si les deux principaux pays émetteurs de gaz à effet de serredu monde s’étaient sentis en dehors de l’effort commun, les autres pays auraient dit : « écoutez, si les deux pays plus grands, plus importants, plus responsables ne s’impliquent pas, alors à quoi cela sert-il ? » On peut avoir des discussions, est-ce que c’est suffisant ou insuffisant, mais l’accord intervenu entre le président Xi et le président Obama a évidemment eu une influence considérable.

Je termine en me posant une question, que l’on me pose souvent et que je me pose à moi-même : comme les conférences n’ont pas vraiment toutes abouti, pourquoi celle-ci réussirait ?

Je pense que la réponse tient en trois ou quatre arguments.

Premièrement, le phénomène du dérèglement climatique s’est malheureusement développé, avec des conséquences redoutables. Maintenant, presque tout le monde s’en rend compte : c’est le cas en Chine, en Europe, dans le Pacifique, en Amérique du Sud, dans la planète entière. Les phénomènes liés aux gaz à effet de serrese sont aggravés et beaucoup se rendent compte que si on n’agit pas ce sera catastrophique parce que cela veut dire que l’humanité ne pourra pas continuer à vivre correctement.

Il y a cependant trois données objectives qui ont changé dans le bon sens, tout en restant très mesuré parce que je mesure chaque jour la difficulté de la tâche.

D’abord, la réalité scientifique du phénomène n’est plus contestée sérieusement, grâce au très grand travail fait par le GIEC ; il faut rendre hommage à ces scientifiques. Il y a quelques années, il y avait encore en France quelque scepticisme concernant le climat. On disait : « est ce qu’il est vraiment exact que la température augmente, et que ce phénomène est lié à l’activité humaine. » Maintenant, ces débats n’existent pratiquement plus, sauf dans quelques pays ; je crois notamment que c’est le cas aux États-Unis d’Amérique où, pour des raisons je crois davantage idéologiques, le parti Républicain reste très réservé vis-à-vis de la réalité scientifique. Partout ailleurs ou presque partout il y a un constat scientifique de la réalité du phénomène.

Le deuxième élément qui a changé, c’est que les entreprises ont parfaitement compris qu’il fallait bouger. Celles qui ne bougeraient pas vont être très pénalisées. Quand on réfléchit sur ce que seront les éléments de la croissance économique dans le futur, ce qu’on appelle la croissance verte ou « green growth » est un des éléments de cette croissance. Cela a été très bien compris ici en Chine. La Chine qui, je le rappelle, est un des premiers émetteurs de gaz à effet de serremondiaux est, en même temps, devenue le premier pays producteur pour les énergies renouvelables : il y a de très grands programmes en matière de véhicules électriques, etc. L’aggravation du phénomène climatique n’est pas seulement une contrainte, c’est aussi une opportunité que les entreprises doivent saisir.

Le troisième élément qui a changé, c’est que beaucoup de responsables politiques, dans différents pays, se sont rendus compte qu’il fallait bouger, parfois sous la pression des opinions publiques, parfois spontanément.

C’est ce qui fait que les choses se présentent de manière plus positive que cela ne l’était il y a quelques années. Mais cela reste très difficile parce qu’il faut mettre d’accord 196 parties. À la fin de la conférence, une fois que le texte aura été élaboré, il faudra que je le mette aux voix, que je dise aux différentes parties présentes : « qui est pour ? » Il faudra lever la main, ou pas... Vous voyez bien l’énorme difficulté de la tâche.

Je terminerai en citant M. Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies, avec qui nous travaillons et qui est très impliqué dans ce projet. Il dit en bon français : « anyway, there is no plan B because there is no planet B. » Je pense que c’est le meilleur résumé que l’on puisse faire : il n’y a pas de plan alternatif puisqu’il n’y a pas de planète alternative. Je pense donc qu’il faut que nous toutes, nous tous, travaillions pour faire prendre conscience de cela et que nous allions dans le bon sens.

Voilà ce qu’est la réalité climatique, voilà l’ambition de la COP21. Maintenant, avec Laurence Tubiana, sommes prêts à répondre à vos questions.

Q - Sur les contributions nationales qui sont annoncées, on sait déjà trois choses. La première, c’est qu’elles sont souvent très longues, souvent très difficiles à calculer et objet d’arbitrages très difficiles pour les pays. La deuxième chose que l’on sait, c’est que certains pays ont pris du retard, sont enclins à donner ces contributions plus tard ou, en tous les cas, sont poussés à le faire. On le voit avec la Chine puisqu’on attendait en mars ces contributions, cela fait déjà plusieurs mois qu’on les attend et on ne sait pas exactement quand elles vont arriver. La troisième chose que l’on sait et qui est la plus grave, c’est qu’a priori, une fois que l’on aura toutes les contributions, elles ne suffiront pas à tenir les deux degrés. Cela veut dire en d’autres mots, qu’il faudra pousser les pays à en donner de nouvelles, à les actualiser, et cela prend très longtemps. Ma question est la suivante : dans ce contexte, est-ce qu’il n’est pas un peu suicidaire d’avoir laissé jusqu’à fin octobre au pays pour donner leurs contributions, c’est-à-dire quatre semaines avant le début de la conférence ?

R - Cette question des contributions nationales est évidemment une question très importante. La décision concernant ces contributions a été prise à Lima, en décembre de l’année dernière, et a fait l’objet de beaucoup de discussions. J’étais moi-même à Lima. Il y avait des positions diverses. Certains disaient ce que vous dîtes : il faut être exigeant, il faut aller extrêmement vite. D’autres disaient : « Oui mais écoutez c’est le premier exercice, on ne l’a jamais fait, c’est très compliqué, il faut nous donner du temps. » Il y a eu une discussion longue.

Le principe, je l’ai rappelé dans mon exposé, c’est que dans ces réunions, on décide par consensus. On ne peut pas imposer une solution, il faut trouver une solution qui ait l’approbation de tout le monde. Donc, finalement, ce qui a été décidé, c’est que chacun devait délivrer sa contribution, ce qui est une innovation considérable, cela n’a jamais existé. Chaque pays doit se poser la question : « qu’est-ce que je vais faire avec des dates pour lutter contre le climat ? » Et ça, évidemment, c’est un geste extrêmement positif, même s’il peut paraître insuffisant. Voilà ce qui a été décidé.

Certains voulaient que la description de la contribution soit très précise : telle date, telle modalité, etc. Et puis d’autres ont dit : « Non, nous ne sommes pas en état de le faire ». Finalement, il faut reconnaître que la rédaction qui a été adoptée à Lima est assez générale. Donc sur ce point vous avez raison.

Après, des dates ont été fixées. Je n’ai pas le texte de Lima exactement en tête mais il a été dit, je ne crois pas faire d’erreur : « le plus rapidement possible et en tout cas avant la fin du mois d’octobre ». C’est une solution de synthèse qui a été adoptée. Un certain nombre de pays ont publié déjà leur contribution, très bien ; d’autres vont le faire. Je me suis enquis auprès du gouvernement chinois qui pense le faire d’ici quelques semaines. Je crois donc que cela va être fait dans quelques semaines, c’est ce que l’on m’a répondu. D’autres ont plus de difficultés, il faut aussi le comprendre car cela demande quand même une expertise technique importante. C’est la raison pour laquelle plusieurs pays, dont la France et plusieurs pays de l’organisation internationale ont mis gracieusement à disposition des gouvernements qui le demandaient des experts pour bâtir leur contributions. Nous-mêmes, en France, par l’intermédiaire de ce que nous appelons l’Agence française de développement et Expertise France, qui est notre bras armé en matière d’expertise, nous aidons une vingtaine de pays d’Afrique à bâtir leur contribution. C’est le gouvernement local, national, qui fait ses choix mais, du point de vue de la démarche et de la technique, nous aidons ces gouvernements et je crois que c’est une bonne chose.

Un des avantages de la France, c’est qu’elle possède un réseau diplomatique très important. J’ai demandé à mes ambassadeurs de me faire le point. Selon les chiffres qui me sont parvenus, je pense que l’ordre de grandeur qui m’est donné, c’est que 90% des pays pourront délivrer leur contribution avant la fin octobre, et ces 90% représentent plus que les 90% des émissions de gaz à effet de serre. Évidemment, plus vite ces contributions seront délivrées, mieux cela vaudra. Le secrétaire général des Nations unies, M. Ban Ki-moon, a écrit il y a une quinzaine de jours aux différents pays pour leur rappeler, en des termes choisis, qu’ils ont l’obligation de délivrer leur contribution.

Un autre point sur lequel vous insistez, c’est sur ce qui se passe si quand on additionne les contributions on est au-delà des deux degrés. Tous les spécialistes me disent que ce sera le cas. À partir de ce moment-là, on peut se demander quel est le sens d’une conférence dont l’objet est de limiter à 2 degrés, alors que le spontané des pays va le porter au-delà des deux degrés ? Précisément, la conférence de Paris, c’est à la fois l’aboutissement de quelque chose et le départ d’un nouveau cycle. Nous devons adopter des éléments qui vont nous permettre, si le spontané devait être au-delà de deux degrés, de revenir vers l’objectif des deux degrés. Cela demandera à la fois une prise de conscience - et je pense qu’elle sera aidée par le résultat qu’on aura de toutes ses contributions - mais aussi des décisions positives. C’est dans cet esprit-là précisément que nous travaillons. Alors, soyons précis, l’effort qui va être fait par les entreprises, par les communes, par les régions, est parfois déjà pris en compte dans les contributions, et parfois ne l’est pas. Ce sera quelque chose qui ira dans le bon sens, et qui pourra nous ramener de X degrés vers les 2 degrés.

De toutes les manières, il y aura des processus à trouver pour que, petit à petit et le plus vite possible, si on est au-dessus des 2 degrés à travers les contributions, on revienne vers les 2 degrés. Cela ne veut pas dire - je suis réaliste - qu’en voyant l’addition des contributions, tel pays va dire : « J’avais fixé au mois de juin ou au mois de juillet ma contribution à tel niveau ; eh bien, au mois de novembre, je diminue de 15% ». Ce n’est pas comme cela bien sûr, mais nous ne travaillons pas sur un an, nous travaillons sur plusieurs années. Déjà, en ce qui concerne la conférence de Paris, l’objectif d’application, c’est 2020. Et puis, il y aura 2025, 2030. C’est un mécanisme permanent que l’on devra trouver.

Pour ma part, nous en discutions justement il y a quelques dizaines de minutes avec Mme Tubiana, c’est que l’une des choses que nous devrons obtenir, c’est qu’il n’y ait pas de retour en arrière possible. Déjà, obtenons cela : « no backsliding », en bon français. Il faudra que les pays s’engagent dans le temps à ce qu’il y ait des réévaluations et, d’autre part, qu’il y ait des mécanismes d’examens collectifs périodiques. Il ne s’agit pas de punir tel ou tel, ce n’est pas du tout l’esprit, mais il y a une prise de conscience, il y a des améliorations technologiques, il y a ce qui est apporté par les entreprises, par les collectivités et tout cela doit nous permettre, si nous sommes au-dessus spontanément des deux degrés, de revenir vers les deux degrés.

Je vous remercie beaucoup de votre question parce que dès que l’on entre un peu, comme vous le faites, dans le vif du sujet, c’est l’une des premières questions qui vient à l’esprit. J’attends de notre conférence de Paris, de la COP21, qu’elle réponde à cette question de manière précise./.

Dernière modification : 22/09/2015

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