Dérèglement climatique - COP21 - Rencontre de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, président de la COP21, avec l’association de la presse anglo-américaine (Paris, 16/04/2015)

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Q - Monsieur le Ministre, un de vos projets phare, et vous communiquez beaucoup là-dessus en ce moment ainsi que le porte-parole, Romain Nadal, c’est la COP21. Vous vous félicitez beaucoup des engagements récents d’un certain nombre de pays. Mais où sont les problèmes ? Et comment allez-vous les résoudre ?

R - C’est un sujet extrêmement important. Et je commencerais par une précision : cette question, je l’appelle « dérèglement » climatique - climate disruption -, au lieu de « réchauffement » climatique parce que, scientifiquement, ce n’est pas partout un « réchauffement » ; il y a même des endroits où il s’agit d’un refroidissement. En plus, psychologiquement, si vous expliquez à un citoyen du nord de la France qu’il va y avoir un réchauffement de cinq degrés, il va se dire « Cela va être la Côte d’Azur, ça va être extraordinaire ». A la fois, pour des raisons scientifiques et psycho-politiques, je parle plutôt de de « dérèglement » climatique.

Les travaux du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC, ont montré, et ce n’est pas contestable, que si les choses continuent comme elles sont aujourd’hui, vous allez avoir quatre, cinq degrés voire, dans certains cas, huit degrés d’augmentation de la température avec de multiples conséquences y compris sur le plan de la sécurité parce que ce n’est pas simplement un problème environnemental.

Je vais vous donner un exemple que, peut-être, vous ne connaissez pas. Sur la sécurité, beaucoup de guerres sont faites au nom de l’énergie. Et si on développe les énergies renouvelables, alors évidemment les conflits sont moins forts. Cela influe aussi sur l’accès à l’eau et sur les migrations. Imaginez si, des pans entiers de pays, je peux penser par exemple au Bangladesh, sont inondés, alors où vont aller ces centaines de millions de gens ?

C’est un problème environnemental, c’est un problème de sécurité et c’est aussi un problème de santé. En permettant des contacts humains dans des endroits jusque-là inaccessibles, la déforestation a favorisé le développement de pandémies, comme Ebola ou le virus du SIDA.

Si la déforestation continue nous allons avoir des problèmes de santé absolument massifs. Il faut agir et l’action c’est diminuer les gaz à effet de serre et essentiellement les énergies fossiles. Deux ou trois éléments, ces dernières années, justifient un certain optimisme.

Premier élément : c’est que scientifiquement, c’est un peu différent aux États-Unis, il y a beaucoup moins de contestation scientifique du phénomène. Le fait que le phénomène existe et qu’il est dû à l’activité humaine n’est plus sérieusement contesté, sauf pour des raisons idéologiques. Cela c’est un changement important.

Deuxièmement : les entreprises ont commencé à comprendre que c’était une véritable question et que cela pouvait être aussi une contrainte, mais en même temps une source de croissance. C’est ce que l’on appelle « green growth » car quand vous réfléchissez sur les bases de la croissance dans le futur il y a l’information, les technologies etc... et aussi tout ce qui est autour de la croissance verte.

Et puis troisièmement : il y a des pays qui autrefois étaient très réticents et qui sont maintenant beaucoup plus enclins à agir. Vous avez cité la Chine. J’ai parlé plusieurs fois aux dirigeants chinois et au président Xi Jinping de ces questions et je ne doute pas maintenant de son engagement.

En somme, c’est une nécessité vitale et sociale aussi parce qu’il y a des révoltes de toutes sortes. Il y a maintenant une acceptation beaucoup plus forte sur un plan scientifique, et sur un plan économique les entreprises, du moins beaucoup d’entre elles, ont compris que c’était une nécessité et une opportunité. De plus, sur un plan politique il y a de nombreux de pays qui sont maintenant enclins positifs pour agir. Mais cela reste extrêmement difficile. Parce que pour faire un accord entre 195 pays c’est très difficile. La situation des pays sont très différentes. Enfin, il y a des pays qui, soit pour des raisons objectives, soit pour des raisons idéologiques, sont plus réticents que d’autres.

Raisons objectives : l’autre jour nous avions le Premier ministre indien qui nous rendait visite. Evidemment la question se pose pour les Indiens de façon particulière. D’un côté ils sont un grand émetteur de gaz à effet de serre, mais par habitant ils sont un tout petit émetteur. Quand vous parlez de cela à M. Modi il dit : « moi je veux bien faire les choses mais j’ai du charbon et la population indienne doit pouvoir voir son niveau de vie s’améliorer. » La situation n’est pas la même que celle du Danemark ou celle de la France. Il y a aussi les pays d’Afrique qui disent : « nous on est tout à fait d’accord mais où est la finance, il faut de la technologie et qu’est-ce qu’on va nous apporter ? » Il y a des pays qui sont dans une situation très particulière. C’est ce que l’on appelle les petites îles, qui elles vont être recouvertes par l’eau et vous vous rappelez que c’était le Premier ministre des Maldives qui avait tenu le Conseil des ministres au fond de l’eau.

D’un autre côté, il y a le développement de la technologie à mettre en oeuvre et il y a des financements à trouver. On a trouvé déjà 10 milliards d’euros pour capitaliser le green climate fund mais il y a eu des engagements pris dans le passé. En 2020 il faudra trouver 100 milliards de dollars de fonds publics et privés, chaque année, pour aller dans ce sens. Et puis, il va falloir rassembler toutes ces énergies d’une façon qui soit à la fois assez ambitieuse et assez pragmatique, sans quoi nous n’arriverons à rien. S’y ajoute un certain nombre de problèmes particuliers. J’en cite un parmi beaucoup d’autres. Le règlement du Congrès américain fait que l’on doit trouver une formule juridique qui permette d’être acceptable par tout le monde et non pas par les Américains seuls

Ce qui fait que tout cela est très compliqué et en même temps d’une immense importance. Le président de la République est très engagé sur ce sujet et à chaque fois que nous avons un contact avec d’autres pays, c’est-à-dire quasiment quotidiennement, nous en parlons. Nous essayons de traiter le sujet dans le bon sens avec le secrétaire général des Nations unies, qui est, lui aussi, très engagé personnellement. C’est une cause à laquelle il tient beaucoup. Vous vous rappelez le sommet qui avait eu lieu en septembre dernier à New York qui avait été une réussite. La chancelière allemande, qui préside le G7, est également très engagée. Elle va traiter en particulier ce sujet lors du prochain G7 qui aura lieu au mois de juin au Château d’Elmau. Voilà quelques éléments.

La COP21 c’est une nécessité, une tâche considérable, des éléments positifs et en même temps une très grand difficulté.

(...)/.

Dernière modification : 22/09/2015

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