Conférence de Paris pour le climat - Entretien de M. François Hollande, président de la République, avec « Europe 1 » - extraits (Pékin, 03/11/2015)

(...)

Q - Après vos entretiens de Pékin, est-ce que l’on peut dire que le succès de Paris climat est probable ou possible ?

R - Il est possible. Il n’est pas certain, mais ce que je voulais, à travers cette visite d’État, avec le président chinois, c’était mettre toutes les conditions de notre côté, c’est-à-dire du côté de la planète.

Q - Elles sont mises de votre côté, elles sont en place ? Parce que j’ai entendu le président Xi Jinping hier, il est optimiste, il soutient la France, il va même venir 48h, mais est-ce que cela suffit ? Est-ce que les promesses suffisent ?

R - La Chine est le premier émetteur de gaz à effet de serre, c’est la deuxième économie du monde. C’est un pays, un grand pays émergent, qui entraîne d’autres pays. La Chine a pris deux engagements majeurs : le premier, c’est de se mettre au niveau de la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, de prendre toutes les obligations que nous nous sommes, nous-mêmes, imposés, et deuxièmement, d’accepter que tous les cinq ans, nous puissions revenir sur ces engagements, pour être bien sûrs que nous n’aurons pas plus de 2 degrés de réchauffement de la planète d’ici la fin du siècle. C’était ce point-là qui me paraissait déterminant.

Q - Et ils sont d’accord ?

R - Non seulement il est d’accord mais il l’a signé. Cela me permettra de faire l’Accord de Paris sur cette base-là. Je ne veux pas simplement qu’il y ait des engagements de chaque pays qui, lorsqu’ils sont additionnés les uns les autres, font que la planète se réchauffe de plus de 3 degrés, ce qui est ou ce qui serait insupportable.

Q - Mais les 2 degrés, les 2 degrés prévus pour l’accord universel...

R - Les 2 degrés sont possibles.

Q - Mais ne sont pas au rendez-vous de décembre ?

R - Non, ils ne pourront l’être que s’il y a ce mécanisme de révision. Que chacun comprenne bien : tous les cinq ans, le monde aura rendez-vous avec lui-même et vérifiera si, d’abord, les obligations ont été respectées, et si on ne peut pas, si on ne doit pas les renforcer. Donc la Chine était essentielle. Vous me posez cette question, et vous avez raison, est-ce que c’est parce que la France et la Chine sont d’accord que le monde va être au rendez-vous de ce rendez-vous historique ?

Q - D’autant plus que des pays comme les pays producteurs de pétrole ne sont pas là, ou pas encore, ils n’ont pas donné trop de signes, mais est-ce que cela veut dire que l’échec n’est plus possible ? Le succès n’est peut-être pas encore, il est possible, pas probable, mais est-ce que l’échec est encore dans cet air pollué ?

R - Il y a eu échec, en 2009, tout le monde s’était donné rendez-vous et n’a pas réussi au terme de plus de dix jours de discussions à trouver un accord. Vous avez vu ce qui se passe, vous êtes venu ici, en Chine, je vous en remercie. Vous avez vu le degré de pollution, les particules, ce n’est pas d’ailleurs simplement vrai de Pékin, on peut dire aussi qu’à Paris, il se passe un certain nombre de choses. Alors, oui, l’échec est toujours possible mais, aujourd’hui, je suis confiant parce qu’un grand pays, la Chine, nous a soutenus, parce que les États-Unis sont impliqués dans l’Accord, parce que des pays aussi divers que des pays du Sud, comme les Africains, que des pays latino-américains sont également d’accord. Mais il y a encore quelques points en suspens. D’abord, est-ce que l’on va mettre sur la table les financements qui sont attendus par les pays les plus pauvres ?

Q - 100 milliards.

R - 100 milliards.

Q - Par an, à partir de 2020. Et on en est où maintenant ?

R - On en est sûr à 65 milliards. On est encore loin du compte, des promesses jusqu’à 20 milliards de plus, cela fait 85. On n’est pas encore à 100. Or, je veux être tout à fait clair, et je comprends ces pays, les pays les plus pauvres, qui ne peuvent pas répondre à leurs obligations. Ils ne vont pas, eux-mêmes, se sacrifier, sacrifier leur croissance, leur développement, parce que nous, nous avons prélevé pendant des années, voire des décennies, sur la planète. Donc, ces pays disent : « si vous mettez des financements, alors, nous aurons les capacités de développer nos économies et, en plus, de faire cette transition énergétique. »

Q - La France, elle est à 5 milliards d’engagement ?

R - La France a mis 5 milliards sur la table à partir de 2020. La France a également voulu être immédiatement présente dans ce que l’on appelle un Fonds vert. C’est un fonds pour aider tout de suite, avant 2020, les pays les plus pauvres, les plus démunis, et qui sont les plus grandes victimes du réchauffement climatique.

Q - Une taxe financière à l’échelle de la planète, comme le demandait tout à l’heure Dany Cohn-Bendit, ce n’est pas possible ou c’est possible ?

R - C’est un voeu, mais on mettra des années, voire des décennies, pour mettre en place cette taxe. Vous savez que l’on a déjà une taxe sur les billets d’avion, qu’il y a seulement quelques pays qui l’ont souscrite. Je pense qu’il faut d’abord demander des contributions à chaque pays.

Q - Donc, il faut aller plus vite.

R - Et faire que les financements puissent être trouvés, pas simplement des financements publics d’ailleurs, des financements privés. Car je vais vous donner juste cette expérience. Ce qui m’a frappé en préparant cette Conférence, c’est que la prise de conscience des acteurs économiques, des institutions financières, des grands groupes d’assurances, de ceux qui font l’économie, cette prise de conscience est maintenant réelle. Il faut donc leur envoyer des signaux. Le signal, c’est qu’il y aura un accord, et il sera contraignant. L’autre signal, c’est que l’on puisse intégrer ce qu’on appelle le prix du carbone, c’est-à-dire que quand on pollue, ce n’est pas une taxe, mais on paie, il y a un prix du carbone. Cela permet de changer la nature des investissements.

Q - On voit ici, à travers votre voyage, que la Chine s’engage avec sincérité contre la pollution. On voit qu’il y a des mesures drastiques qui sont prises contre l’usage de la voiture, sauf si elle est électrique. La circulation, vous l’avez constatée, est alternée, mais elle est alternée chaque jour. Pourquoi, en France, la mesure est-elle si difficile à prendre, et elle n’est pas prise au sommet, plutôt que de la laisser aux maires ?

R - Je pense que c’est un bon principe, qui a été d’ailleurs posé par le législateur, de dire : maintenant, c’est aux élus, lorsqu’ils sont avertis - et nous avons un certain nombre d’indices qui nous permettent maintenant d’agir -, de prendre cette décision de circulation alternée ; c’est ce qui d’ailleurs s’est produit aujourd’hui.

Q - Est-ce que vous confirmez votre invitation à Vladimir Poutine ? Est-ce qu’il sera à Paris lui aussi, puisqu’il y a 80 chefs d’État qui seront là ?

R - Oui, je lui ai adressé une invitation personnelle parce qu’il peut y avoir des différences d’approche sur un certain nombre de sujets. Mais sur la question du climat, nous devons être tous unis, tous. Même les pays qui sont en conflit doivent se rassembler parce qu’il s’agit non pas de questions qui nous concernent dans cinq ans, dans dix ans, mais qui concernent l’humanité tout entière.

Q - François Hollande, la Chine rouge de Mao Tsé-Toung est en train de devenir la Chine verte de Xi Jinping, que vous connaissez, mais pourquoi vous faites, vous, du sommet risqué sur le climat un tel enjeu pour votre propre quinquennat ?

R - Parce que la vie n’est pas sans risque, ne va pas sans risque, il faut toujours se mettre en risque. J’aurais pu très bien considérer que cette question du climat, les résultats n’en seront pas connus avant vingt ou trente ans, de savoir si nous avons bien pris la trajectoire, mais c’est trop important.

Q - Mais qu’est-ce qui vous a converti ou qui vous a converti ?

R - J’ai reçu tous les plus grands savants au début de mon mandat, parce que je voulais savoir exactement ce qu’il en était du réchauffement climatique. C’était souvent une thèse. Ce n’est pas une thèse, c’est une réalité. Ils m’ont montré, à travers ce qu’il y a de plus sûr sur le plan scientifique, que nous n’aurons pas 2, 3 ou 4 degrés, mais peut-être 5 degrés à la fin du siècle.

Q - Ce serait la catastrophe !

R - Ce sont des inondations, ce sont des catastrophes, des îles entières qui seront recouvertes, des côtes qui seront débordées, des désertifications, et donc la guerre, parce qu’il s’agit de cela, ou des réfugiés, on en parle beaucoup. Le plus grand nombre de réfugiés aujourd’hui qui sont sur les chemins ou les routes dans les pays du Sud, ne sont pas provoqués par les guerres, mais provoqués par le climat.

Q - Se joue aussi sur le climat.

R - Oui.

(...)

Q - Cette fois-ci. Xi Jinping décide la réforme et le mouvement sur le temps long. Les Français, François Hollande, ont l’habitude du temps court. Comment on peut réconcilier, si vous pouvez le faire encore, les deux ? Et comment ?

R - Nous n’avons pas le même système, chacun le sait...

Q - Ça, heureusement, dans certains cas.

R - Chacun le sait. Mais en même temps, nous devons avoir l’exigence du temps long et pour ce qui me concerne - vous évoquiez les risques -, le seul risque qui serait celui finalement, d’une volonté de perdre nos chances, ce serait d’agir uniquement sur le court terme. Si je suis autant mobilisé sur la conférence sur le climat, si je suis autant concerné par cette question, si je me bats autant pour un accord, pour que Paris puisse être un succès, ce n’est pas pour le temps court, ce n’est pas pour avoir une dépêche de presse.

Q - Ce n’est pas forcément pour vous.

R - Non. Ce n’est pas pour avoir une dépêche de presse ou des articles le lendemain. C’est pour que les générations qui nous suivront puissent se dire qu’à Paris, oui, il y avait des autorités, il y avait un président de la République qui a su...

Q - Pourquoi vous le mettez au passé, « il y avait » ?

R - Ceux qui nous regarderont dans vingt ans ou dans trente ans, qui nous observeront ou qui étudieront cette période, qu’ils puissent se dire que celui qui a gouverné la France, qui a dirigé la France a pris, à ce moment-là, ses responsabilités. (...)

(...)

Q - François Hollande, je suis sûr que Thomas Sotto a une question, au moins une question pour le président Hollande.

Q - J’en ai deux. Sur l’environnement, François Hollande, c’est à la fois un problème mondial et un problème au coin de nos rues. Je voudrais vous poser une question sur le diesel. On a l’impression d’un double discours, d’un double langage, d’un double jeu de la France. Mercredi, le représentant français à Bruxelles a voté pour l’augmentation des seuils d’émission de gaz polluants des diesels. Jeudi, le lendemain, Ségolène Royal, la ministre de l’écologie, s’insurge. On a l’impression d’une comédie. Sur le fond, on laisse les lobbies automobiles gagner, et sur la forme, on proteste.

R - Non. Nous avons voulu que, sur le plan européen, nous renforcions les contraintes. Il y aura plus de contraintes sur les fabricants de diesel et il y aura plus de contrôles.

Q - Ce n’est pas ce qui a été décidé.

R - C’est ce que nous aurons à mettre en oeuvre. Plus de contraintes, plus de contrôles et en même temps, je suis responsable d’une grande industrie, l’industrie automobile française. Je ne vais pas, parce que Volkswagen a manqué à toutes ses obligations - ce n’est pas une entreprise française qui a manqué à sa parole : c’est une entreprise, en l’occurrence Volkswagen - je ne vais pas mettre en cause les constructeurs français parce que, eux, sont exemplaires. En matière de diesel, nous sommes les meilleurs, les meilleurs justement en termes de réduction des émissions de particules. Alors, permettez que la France aussi, se défende. (...)./.

Dernière modification : 04/11/2015

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