Conférence de Paris pour le climat - 4ème édition du « Positive Economy Forum »

Intervention de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, président de la Conférence de Paris pour le climat (Le Havre, 18/09/2015)

Monsieur le Maire,

Cher Jacques Attali,

Monsieur le Président de la Région,

Mesdames et Messieurs, Chers Amis,

Merci beaucoup, Monsieur le Maire de m’avoir invité à cette réunion. Cela me fait plaisir, cela m’intéresse de participer à ce « Positive Economy Forum » et puis, pourquoi ne pas le dire, je suis heureux aussi de m’exprimer dans cette région que je connais bien et que j’aime.

Vous avez choisi de consacrer une large part de votre rencontre à la question dite du « réchauffement climatique ». Je me demande s’il ne faudrait pas mieux parler de dérèglement climatique - « climate disruption » -, d’abord parce que connaissant bien cette région, si on laissait entendre ici que le seul phénomène dont il s’agit - ce qui est faux - ce serait qu’il va faire 2 degrés de plus, je ne suis pas sûr que les gens se lamenteraient.

Le problème, c’est qu’il s’agit de toute autre chose. Une hausse des températures de 2 degrés, mais surtout si elle devait être supérieure à 2 degrés, cela voudrait dire, en réalité, non seulement pour cette région mais pour l’ensemble du monde, une multiplication des événements climatiques extrêmes : des tempêtes, une montée des eaux, une acidification des océans, des difficultés - j’y reviendrai - sur le plan de la nourriture, de la santé, des migrations supplémentaires, donc des conflits.

Je voudrais fermer cette parenthèse sémantique et vous dire simplement qu’avec votre réflexion sur l’économie et même la société du futur, je pense que vous avez eu raison de consacrer votre réunion - en tout cas une partie de votre réunion de cette année - à cette question car, au sens propre, elle est vitale en ce sens qu’elle détermine notre vie sur cette planète.

Dans un peu moins de 80 jours s’ouvrira la COP21, ce qu’on appellera « la Conférence de Paris » que j’aurai l’honneur de présider. Cela signifie qu’il y en a eu 20 avant qui n’ont pas donné de résultats satisfaisants. Pour arriver à un succès dont je vais définir les termes du succès - Jacques Attali me disait : « mais qu’est-ce qu’on attend ? » Il faudra non seulement une mobilisation des États, puisque ce sont les gouvernements qui à la fin de la conférence vont voter - j’aurai en face de moi 196 parties -, mais il faudra aussi les forces de la société, c’est-à-dire des hommes et des femmes dont vous faites partie : des économistes, des universitaires, des dirigeants d’entreprise, des salariés, des entrepreneurs sociaux, des responsables d’ONG. Et au fond, vous êtes l’illustration de ces acteurs qui se mobilisent, qui en tout cas doivent se mobiliser pour la préservation de notre planète.

Cette Conférence de Paris est, pour les raisons que je vais dire, décisive, difficile. Je crois avoir lu d’ailleurs, Cher Jacques, un de vos articles, il y a quelques mois, où, comme on dit au Quai d’Orsay, vous aviez quelques réserves sur non pas l’utilité mais la capacité de délivrer. J’espère que de cette réunion havraise, des propositions, des échanges qui en sortiront peuvent contribuer à la dynamique du succès.

Donc, dans moins de 80 jours, exactement le 30 novembre, se tiendra la Conférence de Paris : 196 parties, c’est-à-dire 195 pays plus l’Europe qui compte comme une partie supplémentaire, 20.000 délégués, 20.000 observateurs, 3.000 journalistes. L’enjeu : prendre des décisions qui puissent rendre notre planète vivable.

On me demande souvent quelles sont les chances de succès. Il faut évidemment rester très prudent parce que tant que je n’aurai pas, à la fin de la Conférence, prononcé les mots sacramentels : « l’accord de Paris est adopté », en fait rien n’est acquis. Je voudrais cependant vous expliquer pourquoi les chances de succès sont réelles et sans doute plus qu’elles ne l’ont jamais été dans l’histoire de ces discussions climatiques. Et si elles sont réelles c’est pour plusieurs raisons de fond.

D’abord, c’est un paradoxe, parce que la situation s’est aggravée, 2014 a été l’année la plus chaude jamais recensée ; 2015 vraisemblablement battra le record, on vient d’apprendre que le dernier mois d’août était au plan mondial le plus chaud jamais enregistré. Le réchauffement, donc, augmente, il est lié à ce qu’on appelle les gaz à effet de serre, eux-mêmes liés à l’activité humaine. Si nous nous n’agissons pas, pas assez, pas assez vite, le scénario est écrit : c’est celui d’une augmentation de 3 degrés, 4 degrés, 5 degrés ou plus. Ce serait un désastre non seulement sur un plan environnemental mais aussi pour la santé publique, pour le développement, pour nos économies pour les migrations, pour la sécurité et pour la paix.

Il faut donc agir non pas comme on le présente parfois dans 50 ans mais maintenant, parce que la caractéristique de ce domaine et de cette négociation internationale, c’est que ce n’est pas quelque chose que l’on pourrait reporter sans conséquence majeure. Les gaz à effet de serre en effet, lorsqu’ils sont émis dans l’atmosphère, y restent des années, des décennies, voire des siècles. Si, à temps, les décisions ne sont pas prises, on arrive à une situation irréversible. Ce n’est donc pas seulement une négociation, c’est une course contre-la-montre, ce qui n’est pas la même chose : plus tard, ce serait trop tard. L’aggravation de la situation, c’est la première raison qui fait qu’il faut maintenant réussir.

La deuxième raison, c’est que le constat scientifique est désormais quasiment incontesté, sauf - et ce n’est pas négligeable - principalement aux États-Unis. Les scientifiques du GIEC ont montré, dans une série de travaux extraordinaires, qui leur a valu le prix Nobel de la paix - et non pas de physique ou de chimie parce qu’en définitive c’est de cela qu’il s’agit la réalité du réchauffement lié aux gaz à effet de serre et son origine humaine. Le climato-scepticisme s’est réduit et le climato-volontarisme a gagné du terrain.

Si nous avions fait cette réunion il y a quelques années, nous aurions consacré sans doute la moitié de notre discussion à savoir si le phénomène existait ; et la moitié de cette moitié à savoir s’il était dû à une circonstance et une activité humaine. Aujourd’hui, sauf je le répète aux États-Unis et dans tel ou tel autre pays pour des raisons idéologiques, ce débat est clos. Il faut rendre hommage aux scientifiques qui ont complètement changé l’analyse et la perception du phénomène.

Un troisième facteur essentiel, ce n’est pas seulement l’aggravation, ce n’est pas simplement que scientifiquement les choses sont maintenant démontrées, c’est que - et il y a un rapport bien sûr entre tout cela - de grands pays qui autrefois étaient extrêmement réservés sur ces questions climatiques prennent désormais des engagements significatifs. Je pense évidemment en premier lieu à la Chine, pays que je connais bien et dont les dirigeants ont compris que c’était pour le monde et pour eux-mêmes et leur pays une question de vie ou de mort. Je pense aussi au président des États-Unis. Évidemment, lorsque les dirigeants des deux principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre du monde s’engagent, cela change la donne.

Et puis, il y a une dernière évolution majeure qui peut nous rendre plus optimiste, c’est qu’il y a une économie climato-compatible qui est en train d’émerger, même si c’est encore trop lent, grâce à une mobilisation croissante des entreprises et des acteurs économiques, grâce aux mesures volontaristes prises par certains gouvernements depuis 15 ans et grâce aux progrès technologiques. Sur ce dernier point, la donne a changé : il y a cinq ans, le prix de l’énergie solaire était en gros le double d’aujourd’hui ; depuis deux ans, plus de la moitié des capacités de production électrique dans le monde proviennent d’énergies renouvelables.

Dans plusieurs régions, l’énergie produite à partir de sources renouvelables est désormais moins chère que l’énergie produite à partir du charbon ; certainement même si on ajoute les coûts induits. Or, ayez à l’esprit ces chiffres, en termes de gaz à effet de serre le charbon émet 2, le pétrole 1,5, le gaz 1. La transition verte est donc de plus en plus en marche dans les têtes, parfois dans la réalité, au Nord comme au Sud. Tous ces éléments, qui ne sont pas liés au talent de tel ou tel mais à des facteurs profonds, font que si on fait une analyse objective, la COP21, à Paris, se présente d’une façon plus favorable qu’auparavant.

Alors à quoi reconnaitra-t-on un succès à Paris en décembre ? À quatre éléments qui sont différents et qui sont liés.

D’abord, nous poursuivons un accord juridique. Ensuite, les États doivent fournir ce qu’on appelle des contributions, en anglais INDC, « intended Nationally Determined Contributions ». Chaque pays normalement doit, avant la fin de l’année et même avant le mois de novembre, dire comment il prévoit son développement énergétique pour les années qui viennent. Troisièmement, il faut qu’il y ait un paquet finances et technologies dans tout cela parce que c’est déterminant. Enfin, le dernier critère du succès, c’est ce que nous avons appelé avec mon prédécesseur péruvien « un agenda pour l’action » qui rassemblera les engagements des acteurs non-étatiques. Qui sont ces acteurs ? Les collectivités locales, les entreprises, les sociétés civiles.

Je voudrais aujourd’hui vous dire exactement où nous en sommes sur chacun de ces objectifs, pour que vous ayez si je puis dire l’information au moment où je m’exprime de la bouche, sinon du cheval du moins de celui qui va conduire les travaux.

Le premier objectif, c’est de parvenir à un accord universel ; cela n’a jamais existé. Cet accord, selon les termes consacrés doit être juridiquement contraignant. Il doit être différencié : la situation de l’Inde n’est pas la même que la situation des Maldives qui n’est pas la même que la situation de la Grande-Bretagne. Il doit être durable. Tout cela doit permettre de limiter la hausse des températures à 2 degrés ou 1,5 degré ; il y a une discussion qui existe sur ce point.

Le texte qu’il faudra voter doit être préparé en amont et - c’est une spécificité - non pas par nous les gouvernements, même si à la fin ce sont les gouvernements qui votent, mais par des négociateurs de chaque pays qui se réunissent au sein d’un groupe, l’ADP, qui siège à Bonn. Jusqu’à présent, ces négociateurs ne sont pas parvenus - au moment où je m’exprime - à un texte qui permette d’aboutir. Leur texte est trop long - il fait 80 pages - et il y a trop d’options : sur toute une série de sujets, il laisse ouvertes des parenthèses, ce qui évidemment ne permet pas de conclure.

Nous, les ministres, leur avons demandé d’accélérer et, normalement, ils doivent nous remettre au mois d’octobre un texte plus court d’une vingtaine de pages, dans lequel les grandes options seraient arbitrées. Ce n’est pas encore acquis mais c’est notre objectif. Vous avez sans doute entendu parler de l’échec de la conférence de Copenhague en 2009. Il était dû à plusieurs raisons, notamment au fait que le travail n’avait pas été préparé suffisamment en amont. On a fait venir au dernier moment de grands dirigeants de la planète, ils se sont réunis une nuit et ils n’ont abouti à rien du tout.

Nous avons pris, avec le président de la République, une démarche complètement inverse en disant qu’il fallait, sur ces questions hyper-complexes, que le travail soit fait en amont parce que nous ne croyons pas au miracle de la dernière nuit. Sur cet accord juridiquement contraignant qui est la partie décisive, les discussions portent sur toute une série de questions précises. Au départ, je n’étais pas un spécialiste, j’ai appris à le devenir, cela s’appelle la différenciation, c’est-à-dire dans quelle mesure on demande des choses différentes à des pays qui se trouvent dans des situations différentes. L’équilibre entre ce qu’on appelle l’atténuation des émissions, c’est-à-dire diminuer les gaz effet de serre, et l’adaptation aux effets du dérèglement climatique - ce n’est pas la même chose -, la forme juridique de l’accord. Je vous donne un aperçu : il faut que cet accord soit à la fois juridiquement contraignant mais que dans certains pays - on peut penser aux États-Unis - il ne puisse pas entraîner un blocage automatique lors de son éventuelle ratification.

Sur tous ces sujets - et il y en a bien d’autres - nous avançons mais il faudra veiller à ce que le niveau d’ambition final soit suffisant, j’y reviendrai. Donc ça, c’est le premier élément du succès pour parvenir à un accord qui limite à deux degrés ou un degré et demi l’élévation des températures.

Le deuxième élément original, nouveau, c’est que comme je l’ai dit avant la conférence de Paris, chaque pays du monde doit expliquer dans un document écrit comment il conçoit son développement et sa transition énergétique dans les vingt et dans les trente ans qui viennent. C’est une des nouveautés considérables de cette COP21 car, auparavant, on ne demandait rien aux différents pays.

Au moment où je m’exprime sur les 196 parties, nous avons reçu 60 contributions qui représentent plus de 60% des émissions de gaz à effet de serre. Il y a donc une dynamique, mais elle est insuffisante et il faut donc et je profite de cette expression pour le dire, comme président de la COP, que davantage de pays remettent leur contribution et rapidement ; le mouvement doit s’accélérer.

D’autre part - j’espère être clair sur ce point -, nous allons devoir faire face au problème suivant : j’ai dit qu’il fallait aboutir au maximum à un degré et demi ou deux degrés, c’est beaucoup mieux que les cinq degrés ou les six degrés qui sont prévus par les experts si on n’agit pas mais lorsque l’on additionne les contributions que nous avons déjà reçues, nous sommes selon les spécialistes autour de trois degrés. Trois degrés, c’est beaucoup mieux que cinq ou six mais ce n’est pas deux degrés et le problème, c’est qu’il faut, si on ne veut pas être accusé de contradictions insupportables, que nous trouvions des mécanismes, dès Paris, qui nous permettent de passer de cette tendance des trois degrés à deux degrés. L’objectif doit se situer en fin de siècle. Pour cela, nous devons, à partir des contributions actuelles, prévoir des rendez-vous et il faut que ce soit prévu dès Paris. Nous proposons pour notre part que tous les cinq ans nous réexaminions la situation, ainsi nous regarderons quels sont les progrès technologiques, nous regarderons quelle est la situation objective. Maintenant, les satellites permettent de voir exactement où on en est du point de vue des gaz à effet de serre et par un mécanisme non intrusif que nous devons trouver, nous devons faire en sorte que les pays puissent réévaluer leurs contributions, sans revenir en arrière. C’est ce qu’en anglais on appelle « no back sliding » ou « no back tracking ». Si nous arrivons à cela, alors, la conférence de Paris prend évidemment tout son sens parce qu’elle permettra à la fois d’engager l’inflexion et de prévoir le mécanisme qui permettra ensuite les réévaluations progressives. C’est là le deuxième élément du succès.

Le troisième élément concerne les financements et les technologies au sujet desquelles nous avons avancé au cours des dernières semaines. Vous savez sans doute qu’à Copenhague, en 2009, il avait été pris un engagement que les pays du Nord devaient apporter en 2020 aux pays pauvres 100 milliards de dollars par an pour le climat. Faisons bien attention parce que j’entends parfois dire des choses inexactes. Il ne s’agit pas du tout de 100 milliards de dollars uniquement publics mais d’un apport public, le budget, parapublic, les agences multilatérales, les banques et le privé et c’est l’objectif, qui est complètement décisif car les pays pauvres n’accepteront pas de s’engager dans un effort pour aller vers les énergies décarbonées si cet engagement de finances n’est pas honoré.

Que me disent les responsables, par exemple africains, lorsque j’aborde avec eux ce sujet ? Ils me disent : « Monsieur Fabius, on vous aime beaucoup, vous avez certainement raison mais nous, nous ne sommes absolument pas responsables des émissions de gaz à effet de serre. D’ailleurs, nos émissions sont très petites et nous sommes les premières victimes. Donc si vous souhaitez que nous opérions les mutations nécessaires, il nous faut des finances et des technologies. » Et ils ont raison de le dire.

Le problème, c’était - même si ça peut vous paraitre surprenant jusqu’aujourd’hui - qu’on ne savait pas par rapport à cet objectif des 100 milliards de dollars en 2020, où on en était. Cela parait bizarre mais on ne le savait pas. Nous avons donc demandé à l’OCDE - qui va nous fournir le résultat au début du mois d’octobre - de donner exactement, par une étude très précise et incontestée, les montants que donnent en matière de climat les pays du Nord en aide publique, ce que donnent les agences multilatérales et ce que donne le secteur privé.

Une fois que nous aurons ce chiffre, eh bien, il faudra demander aux uns et aux autres de faire un effort pour aller vers les 100 milliards. Mon intuition - et quand je dis cela, c’est un peu plus que de l’intuition - me fait dire que les pays riches dont la France fait partie, devront faire un effort supplémentaire. Les Allemands ont dit qu’ils étaient prêts à faire cet effort ; je pense que les Britanniques le feront aussi. La France le fera certainement mais il faudra en convaincre d’autres : les Américains, les Canadiens, les Japonais ; c’est notre travail, au président de la République, à moi-même et à d’autres, entre maintenant et le mois de novembre.

Ensuite il faudra, au-delà de ces financements directement publics, que les banques multilatérales - on pense à la Banque mondiale, à la Banque africaine de développement, à la Banque européenne d’investissement, il y en a beaucoup -fassent un effort supplémentaire pour s’engager en matière de climat. Jusqu’à présent, quand nous analysons les faits, cet effort n’est pas suffisant.

Et puis, et c’est peut-être l’essentiel, nous aurons besoin de mécanismes permettant d’orienter davantage d’investissements privés, d’entreprises, dans le domaine de l’action, dans ce domaine de l’action contre le dérèglement climatique et pour une croissance nouvelle ; appelons-là pour faire court « la croissance verte ». Beaucoup parmi vous sont des acteurs économiques et vous avez et vous aurez un rôle très important à jouer sur ce point car il s’agit de faire de l’enjeu climatique et de ce qu’on appelle les énergies décarbonées, un élément clé de vos décisions d’investissement. Il est tout à fait fondamental de pouvoir respecter cet engagement des 100 milliards parce que les finances en cette occurrence sont la clé à la fois de l’action et de la confiance.

Nous allons avoir, dans les jours qui viennent, toute une série de réunions qui vont permettre, espérons-le, d’avancer : il y a la semaine prochaine l’Assemblée générale des Nations unies et une réunion va rassembler les chefs d’État et de gouvernement des principaux pays du monde ; il y aura les réunions de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international à Lima au Pérou en octobre ; il y aura le G20 à mi-novembre en Turquie. À travers ces réunions, il faut arriver à ce que ce soit clair : « voilà où nous en sommes et voilà le cheminement pour aller vers les 100 milliards en 2020. » Ça, c’est le troisième pilier.

Donc le premier pilier, c’est l’accord juridique ; le deuxième pilier, ce sont les contributions des États ; le troisième pilier, c’est la finance et la technologie. Le quatrième pilier, c’est l’engagement des acteurs non étatiques, vous tous, ce que nous appelons « l’agenda pour l’action. » C’est tout à fait nouveau, c’est fondamental et cela rejoint ce que vous essayez de faire ici à travers ce forum. L’idée est simple : l’engagement du gouvernement est décisif mais les États ne doivent pas être les seuls à agir. Il faut aussi que la société civile, dans sa diversité, s’engage et je pense que cette idée est en lien direct avec la notion d’économie positive qui renvoie précisément, si j’ai bien compris, à la préparation concrète par l’ensemble de la société d’une économie et d’une société au service des générations futures et respectueuse du long terme.

Ma conviction, c’est qu’évidemment la préservation de notre planète est l’affaire de tous. Les entreprises doivent se mobiliser d’abord en réalisant leur bilan carbone, en décidant d’investir dans ce qui permet la lutte contre les dérèglements climatiques et tous ceux qui composent la fameuse croissance verte. Au cours des derniers mois, j’ai rencontré des témoins et des acteurs de cette évolution incontestable qui s’est produite. Il y a dans les entreprises, parce qu’elles ont une conscience sociale et aussi parce qu’elles comprennent que leur intérêt est d’aller dans ce sens, une avancée vers la transition énergétique. Mais il y a des décisions d’ensemble qui devront être prises pour faciliter cette évolution - on en parlera certainement dans cette journée -, c’est toute la question de la tarification du carbone, des prix du carbone qui devraient aider à aller vers cette économie nouvelle.

Pourquoi ? Si on veut passer d’une économie carbonée qui était la base du développement de nos pays et même du monde depuis le siècle vers une énergie décarbonée, il faut à la fois que les énergies nouvelles soient moins chères et que les énergies carbonées traditionnelles soient plus chères. Il faut donc fixer un prix, une taxe - il y a différentes méthodes - pour que les émetteurs de carbone ne puissent pas considérer que cela est gratuit. Il y a donc toute une évolution à encourager dans le domaine des entreprises, ainsi que des organisations non gouvernementales qui constatent, sur le terrain, que le dérèglement climatique menace très gravement le développement.

Cela concerne aussi les syndicats. Au début de cette semaine, je participais à une réunion syndicale mondiale sur le climat, au Conseil économique social et environnemental à Paris, qui mettait l’accent sur une dimension tout à fait essentielle, ce que les syndicats appellent une « transition juste » et des emplois décents , en insistant sur le fait - je reprends leur slogan - que sur une planète morte, il n’y a pas d’emploi.

Et puis je veux terminer sur ce point en mentionnant dans cet agenda des solutions le rôle des collectivités locales. Aujourd’hui, elles sont à l’origine de beaucoup d’émissions de gaz à effet de serre mais elles détiennent une grande part des solutions. Parce que selon que vous encouragez ou non des transports collectifs et écologiques, que vous valorisez ou non vos déchets, que vous traitez ou non vos eaux usées, que vous construisez ou non des bâtiments à énergie positive, selon que vous étendez ou non des espaces verts, évidemment, cela a des conséquences très importantes sur les émissions de gaz à effet de serre. Un mouvement positif de ce point de vue se met en place ; peut-être avez-vous vu dans la presse récemment que de grandes villes chinoises et américaines ont décidé en même temps, d’aller en ce sens ; des régions prennent des engagements de réduction des émissions et mettent en oeuvre toute une série d’initiatives remarquables.

Puisque je traite ce sujet, je voudrais - il ne faut pas bouder son plaisir - dire que cette région Normandie - je salue son président - et aussi la région voisine ont mis en place des dispositifs qui, de ce point de vue, sont tout à fait intéressants. Vous avez par exemple mis en place ce qu’on appelle un appel à projet Énergie qui aide les entreprises de la région qui présentent un projet innovant en matière de transition énergétique. Vous avez mis en place des soutiens à la filière industrielle de l’éolien en mer. C’est un aspect extrêmement important, de sorte que je pense que la Normandie est devenue la première région française de l’éolien offshore. Vous avez fait toute une série d’études sur le potentiel du littoral normand dans les énergies marines renouvelables. Vous faites beaucoup de choses en matière de transports en favorisant l’électro-mobilité, avec un plan régional de déploiement de bornes de recharge pour les véhicules électriques et hybrides rechargeables, et votre voisine qui désormais sera unie avec vous, la région Basse-Normandie, n’est pas en reste puisqu’elle mène et encourage toute une série d’actions, de mobilisations citoyennes avec toute une série d’investissements à Caen, Ouistreham, à Cherbourg, etc. Grâce à ces décisions excellentes - et je vous félicite de les avoir prises -, la grande région Normandie va jouer un rôle tout à fait précurseur en matière de transition énergétique et devenir à coup sûr une des premières éco- régions de France.

Je veux terminer ce propos en vous disant ceci : la conférence de Paris, la COP21, ne va pas tout régler mais je pense, pour y consacrer beaucoup de temps, qu’elle peut et qu’elle doit être une date tournant de la planète, ce qu’en anglais on appelle un « turning point. » Si nous parvenons à un accord universel d’un niveau d’ambition suffisant, si nous parvenons à des contributions d’une large majorité d’États, si nous parvenons à des engagements des pays riches en matière de solidarité financière et de technologie, si nous parvenons à une mobilisation concrète du plus grand nombre possible d’acteurs non étatiques, alors je pense que cette conférence, le terme est souvent galvaudé, méritera l’épithète « historique ».

Et puisque l’économie positive se définit comme l’économie qui se soucie des générations à venir, je voudrais terminer sur les deux remarques suivantes. La première, j’y faisais allusion, c’est que depuis, disons le XIXe siècle, notre développement économique est fondé sur les énergies carbonées (charbon, pétrole, gaz) ; il s’agit désormais d’aller avec toutes les transitions nécessaires vers des énergies décarbonées en découplant la croissance indispensable et les émissions de CO2.

C’est un changement absolument décisif dans nos modes de développement, accompagné de beaucoup d’autres changements. Ce changement, il ne faut pas le présenter seulement comme une contrainte, mais comme une occasion extraordinaire de développement et de création d’emplois.

Si j’ai accepté avec plaisir de venir ici, c’est parce que je voulais montrer que ce dérèglement climatique, la lutte contre le dérèglement climatique, est à la fois une nécessité absolument incontournable mais aussi une occasion pour aller vers une nouvelle croissance. Vous savez peut-être qu’en chinois c’est le même mot qui désigne « le risque » et la « chance », le « risque » et l’« opportunité ». Oui, c’est un risque, on ne peut pas l’éviter, mais cela peut être une opportunité extraordinaire et c’est dans cet esprit que cela s’inscrit dans l’économie positive.

Enfin, et ce sera ma dernière remarque, je veux citer pour conclure une phrase de Lévi-Strauss, dans une oeuvre magnifique que je relisais récemment, qui s’appelle Tristes Tropiques. Lévi-Strauss qui était un grand esprit, écrit en substance la fin de ce livre, cette phrase qui est courte mais qui appelle à la méditation : « le monde a commencé sans l’homme », et c’est vrai, « mais le risque est qu’il se prolonge sans lui. » C’est cela l’enjeu, au-delà de tel autre ou de l’aspect purement écologique, c’est d’éviter que l’homme détruise l’espèce humaine. Pour aller en ce sens, pour éviter cela, nous avons besoin d’une prise de conscience universelle mais aussi d’une mobilisation universelle. C’est le sens, je le sais, de votre présence ici et je vous remercie beaucoup pour les actions que vous menez et que vous mènerez.

Q - Vous avez dit finalement que le climat nous concerne tous. Vous avez de nombreux jeunes ici. Comment associez-vous la société civile, les jeunes à la démarche de la COP21, de la conférence de Paris ?

R - Tout d’abord dans la préparation. La COP21, la conférence de Paris aura lieu à Paris-Le Bourget, du 30 novembre au 11 décembre, et nous avons cherché, à la fois dans le système éducatif, dans la sensibilisation avec les organisations de jeunes, dans les associations internationales, à ce qu’ils soient là pour donner leurs idées. Ne soyons pas démagogues, ce n’est pas eux qui vont voter à la place des gouvernements, mais il est essentiel qu’ils fassent pression, d’une façon pacifique et paisible, sur les gouvernements, pas seulement en France mais ailleurs, pour prendre les bonnes dispositions.

Il y a aussi toute une série de dispositions pratiques, qui concerne le département de la Seine-Saint-Denis où nous avons associé, nous associons les jeunes, physiquement, au montage de la conférence du Bourget. Et puis nous aurons, puisque la conférence dure entre le 30 novembre et le 11 décembre, tous les jours - nous avons aménagé le site dans cet esprit - toute une série de conférences qui seront ouvertes largement et qui permettront de faire que les jeunes s’expriment, fassent connaître leurs points de vue et, en retour, apprennent pas mal de choses.

Les jeunes sont évidemment au centre de tout cela. Faisons attention, ce n’est pas parce que cette affaire du climat, si l’on ne l’a maîtrise pas, va avoir des conséquences catastrophiques à long terme qu’il ne faut pas, pour des raisons que j’ai dites, commencer à agir maintenant. Les jeunes peuvent montrer l’exemple et je crois qu’ils peuvent avoir un rôle très important pour faire prendre conscience à leurs parents, à leurs grands-parents, de ce qui se passe. Nous sommes dans un mécanisme d’éducation inversée, et de ce point de vue-là, je souhaite vraiment que les jeunes, ayant compris l’enjeu, se mobilisent dans cette direction.

Q - Il est vrai que nous sommes à moins de trois mois de la conférence de Paris et pour l’instant, d’après mes chiffres, seulement 60 pays sur 195 ont fixé leurs engagements, leurs objectifs de réduction de gaz à effet de serre. Il reste donc finalement très peu de temps pour les autres pour se décider, quelle serait la probabilité d’un échec ?

R - J’ai essayé d’expliquer que les contributions nationales étaient une partie de la question posée mais pas l’ensemble. Il est vrai que nous en sommes à 60 et il faut aller beaucoup plus haut. Ces 60 pays représentent quand même entre 60 et 70% des émissions mais nous devons, en lançant toute une série d’appel, en faisant pression sur les gouvernements, autant que l’on peut le faire, faire en sorte que les pays qui n’ont pas encore publié leur contribution, le fassent.

Il y a au moins deux séries de pays. Il y a des pays qui, techniquement, sont en situation difficile pour faire un document lisible, compréhensible, précis, disant : « voilà quel va être mon programme en matière énergétique et autre, d’ici 2025 et 2030 » ; ce n’est pas facile pour certains pays. Il y en a d’autres qui ont parfaitement les moyens techniques de le faire, qui jusqu’à présent n’ont pas encore publié leur contribution et qui sont attendues impatiemment. Pour un pays comme l’Inde - un milliard quatre-cent millions d’habitants - qui est un des 4 premiers émetteur de gaz à effet de serre, il est évident que selon la nature de la contribution qu’il publiera, cela aura beaucoup d’effet. Je profite donc de notre réunion au Havre pour lancer un appel pour que la totalité des pays respectent leurs obligations - ils doivent le faire - et qu’ils le fassent rapidement.

Q - Il est vrai que les entreprises commencent à s’engager sur une tarification de carbone. Certaines d’entre-elles demandent même une redevance carbone aux frontières de l’Europe. Est-ce que la France serait prête à prendre le leadership sur cette question ?

R - C’est un point qui ne va pas être tranché à Paris parce qu’il n’est pas possible, dans l’état actuel du droit, de prendre une règlementation qui vaille pour tous les pays du monde. On comprend que la situation en Chine n’est pas la même que la situation aux États-Unis ou la situation en Allemagne. Il n’y aura donc pas - il faut appeler un chat un chat -, dans les décisions de la conférence de Paris, un paragraphe qui dira : « le prix des carbones est fixé à ... ». En revanche, nous allons saisir cette occasion pour populariser cette thématique. Vous allez voir, pour ceux qui s’intéressent à ce sujet, dans les semaines qui viennent, que ce soit aux États-Unis, au Japon, en Europe, toute une série d’initiative en ce sens.

Il y a plusieurs techniques. Certains, j’en vois ici, sont très compétents dans ce domaine. Pour ma part, je pense qu’il n’y aura pas une technique unique, mais il va y avoir de plus en plus - en tout cas c’est ce que je souhaite - un système de tarification avec, peut-être, ce que l’on appelle des corridors, c’est-à-dire un plancher, un plafond ; petit à petit, avec le temps, les deux éléments plancher-plafond peuvent se rejoindre.

Comprenez-bien, j’espère avoir été suffisamment clair, l’importance de tout cela. Prenons un État producteur de pétrole : quand, ayant conscience de l’évolution du monde, il comprend qu’ayant bâti son développement sur l’énergie carbonée, il va devoir aller sur une énergie décarbonée, cela pose quand même quelques problèmes. Il faut donc prévoir des évolutions. Cela ne va pas se faire du jour au lendemain - mutations, changements technologiques - mais il faut aussi, dans le système dans lequel nous sommes, aller dans ce sens. Le carbone a un prix, sinon c’est gratuit ou plutôt faussement gratuit parce que l’effet négatif sur la planète est considérable : c’est ce que l’on appelle les externalités. Il faut internaliser ces externalités. Pour cela, il est nécessaire de fixer, par différentes techniques, le prix du carbone.

Vous avez quand même que beaucoup de pays ou de régions qui progressent dans ce sens. Cela vous surprendra peut-être, mais telle ou telle région de Chine, a déjà une tarification du carbone. Cela a existé en Europe, mais cela n’a pas fonctionné pour différentes raisons...

Q - Le prix s’est écroulé en Europe...

R - Je ne vais pas revenir là-dessus en détail mais, néanmoins, l’idée doit être prolongée. Je pense qu’il faut profiter de la conférence de Paris pour développer cette thématique.

Q - Une dernière question, d’actualité, Monsieur le Ministre, Manuel Valls et le président de la République ont demandé l’arrêt immédiat des crédits export pour les nouvelles centrales au charbon. Que signifie, concrètement, cette mesure ?

R - C’est une mesure pour laquelle j’ai milité, même si c’était dans la discrétion, depuis longtemps. Le charbon brut est extrêmement producteur de gaz à effet de serre - j’ai dit les chiffres : 2 par rapport à 1 demi, à 1. Il est vrai qu’il y a des pays dont la ressource principale est le charbon. J’ai cité l’Inde, on peut en citer d’autres. Nous, la France, nous avons non pas beaucoup d’entreprises, mais telle ou telle d’entre elles qui travaillaient pour utiliser des centrales à charbon, sans mécanisme de séquestration. Maintenant, on développe des procédés, de plus en plus sophistiqués qui permettent de différencier l’utilisation du charbon et la production de CO2. J’ai trouvé, le président de la République et le Premier ministre aussi, qu’il était assez incohérent, à la fois de plaider, comme nous le faisons, pour limiter les gaz à effet de serre et, en même temps, d’encourager financièrement - il y avait des crédits bancaires, des crédits Coface - ce type de procédé.

Alors, faisons attention parce cela peut aussi avoir des conséquences sur l’emploi. Quand on dit que là, il y a une centrale à charbon qui fonctionne, si elle ne peut pas fonctionner telle quel, cela a des conséquences, à la fois sur la centrale elle-même et ceux qui fabriquent. Mais c’est notre responsabilité, on rejoint ici le thème, si j’ai bien compris, de l’économie positive, il faut avoir une vision de long terme. La vision de long terme n’élimine pas la préoccupation du court terme, mais je trouve que le rôle des femmes et des hommes d’État, c’est bien sûr de prendre en compte la situation immédiate, mais aussi de toujours voir la perspective longue. Encourager l’utilisation du charbon sale, c’est exactement inverse à ce que nous devons faire pour avoir une planète qui permette la vie.

Q - Savez-vous quand cette mesure sera effective ?

R - Immédiatement./.

Dernière modification : 22/09/2015

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