Climat - Participation de Laurent Fabius à la conférence internationale "Climat et défense, quels enjeux ?" (Paris, 14 octobre 2015)

Laurent Fabius, président de la COP21, ouvrira le 14 octobre à l’École militaire aux côtés du ministre de la défense une conférence internationale consacrée aux enjeux de défense et de sécurité liés au dérèglement climatique.

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Cet événement réunira des représentants ministériels de nombreux États confrontés au dérèglement climatique ainsi que d’organisations internationales, dont l’Union africaine et le programme des Nations unies pour l’environnement.

A quelques semaines de la conférence de Paris pour le climat, ils témoigneront de la menace concrète que le dérèglement climatique représente pour la paix et la sécurité internationales.

Présentation de la conférence

En amont de la COP21 qui se déroulera à Paris à compter du 30 novembre prochain, le ministère de la défense organise, avec le soutien du Sénat, une conférence internationale sur les enjeux des changements climatiques en matière de sécurité internationale et leurs impacts sur les politiques de défense des États.

Pour la première fois au niveau international, cette conférence permettra aux plus hautes autorités de défense de nombreux pays de s’exprimer sur les risques et les menaces que peuvent exacerber les changements climatiques ainsi que sur les mesures prises par la Défense pour contribuer aux politiques publiques de développement durable.

Elle réunira de nombreux ministres de la défense issus de l’ensemble des régions du monde, de hauts responsables des organisations internationales et régionales ainsi que des parlementaires et des experts académiques.

Le programme de la conférence en détail

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Le programme de la conférence Climat et Défense , 1.4 Mo, 0x0 Le programme de la conférence Climat et Défense - (PDF, 1.4 Mo)

Conférence de Paris pour le climat - Conférence « Climat et défense : quels enjeux ? » - Discours de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, président de la conférence de Paris pour le climat (Paris, 14/10/2015)

Monsieur le Ministre de la défense, Cher Jean-Yves Le Drian

Messieurs les Ministres de la défense

Mesdames et Messieurs les Parlementaires,

Mesdames et Messieurs les Hauts responsables,

Mesdames et Messieurs,

Certains pourraient à première vue s’étonner que des ministres et hauts responsables de la défense se penchent sur les enjeux climatiques. Personne n’envisage en effet, au moins dans l’immédiat, que les chars de combat se déplacent sous l’effet d’éoliennes ou que les avions de chasse soient mus par le solaire - même s’il faut rester très prudent sur les évolutions technologiques à venir.

On évoque le plus souvent les effets du dérèglement climatique sur l’environnement, sur la santé publique, sur le développement. On aborde plus rarement, sauf quelques personnalités visionnaires, - je pense à Nicolas Hulot - les conséquences du dérèglement climatique sur la sécurité et la paix. Or, en réalité, le climat et la sécurité internationale entretiennent des liens étroits. Le dérèglement climatique a des conséquences directes et indirectes sur la sécurité et sur la paix, et agir contre le premier, - le dérèglement climatique - c’est agir en faveur des secondes, c’est-à-dire, la sécurité et la paix.

C’est pourquoi je félicite et remercie particulièrement mon collègue et ami Jean-Yves Le Drian qui est à l’origine - accompagné par le Sénat - de cette rencontre. Si je m’adresse à vous aujourd’hui, c’est non seulement comme ministre des affaires étrangères de la République française mais aussi et surtout comme futur président de la COP21, la conférence mondiale sur le climat qui aura lieu à Paris dans moins de cinquante jours. À cet égard, je voudrais rappeler une anecdote qui rend hommage au président de la République française, François Hollande. Lorsqu’il m’a demandé il y a trois ans que nous posions notre candidature à la COP21, cela n’avait rien d’évident. Nous avons été choisis - choix, il faut le dire facilité par le fait que nous étions les seuls candidats, mais ce qui a tout de même un certain sens - et je me rappelle fort bien que lorsque nous avons été choisis par acclamation, comme l’on dit, les délégués de l’ensemble des pays du monde sont venus me voir en me disant ce commentaire qui tenait en deux mots que je commence à comprendre : « Monsieur Fabius, good luck. ». En fait, tout est résumé.

Ce que je voudrais dire en quelques minutes, c’est la raison pour laquelle le thème qui a été choisi et qui est une novation à ma connaissance est particulièrement pertinent. Pourquoi le réchauffement climatique est-il une menace pour la paix ? Vous allez en discuter, je voudrais juste rappeler ce qui est, pour vous spécialistes, des évidences. D’abord, parce que ce réchauffement climatique rend plus rares toute une série de ressources vitales et en particulier la nourriture et l’eau. Or, les exemples de conflits liés à la nourriture et à l’eau sont historiquement et actuellement nombreux.

En augmentant l’amplitude des sécheresses, le réchauffement climatique renforcera le risque de conflits pour la maîtrise de l’eau et des terres.

Un autre facteur principal d’insécurité lié au climat, ce sont les déplacements des populations. Il n’est pas besoin d’être très long sur ce point, avec la multiplication des événements climatiques extrêmes, les sécheresses, les inondations des zones côtières, la submersion de certains territoires, - j’étais récemment au Bangladesh dont un tiers des territoires est soumis à la submersion - le réchauffement climatique, s’il est poursuivi va provoquer des départs forcés massifs. Nous voyons aujourd’hui les conséquences dramatiques qu’entraînent les migrations de centaines de milliers de personnes. Il suffit d’imaginer ce qu’il en serait avec des dizaines ou des centaines de millions de « déplacés climatiques ».

La conclusion est claire : le désordre climatique est porteur de désordre sécuritaire. Les sécheresses, les famines, les inondations provoquées par le réchauffement climatique pourraient constituer des facteurs majeurs de déclenchement des conflits pour les générations à venir. Vous avez sans doute remarqué comme moi que les scientifiques du GIEC n’ont pas reçu le Prix Nobel de physique, mais le Prix Nobel de la paix.

J’ajoute ceci : l’usage massif d’énergies carbonées - le charbon, le pétrole, le gaz - constitue un accélérateur de conflits. Pourquoi ? Les raisons sont multiples mais notamment parce que les gisements d’énergies fossiles sont très inégalement répartis. D’où des dépendances et des rivalités, qui représentent autant de menaces pour la sécurité internationale. Je n’oublie pas plus que vous qu’en Europe la mainmise sur les ressources charbonnières situées de part et d’autre du Rhin a été l’un des enjeux historiques majeurs des conflits entre l’Allemagne et la France. Nous trouverions facilement d’autres exemples, y compris actuels : en Asie, l’exploitation des fonds marins riches en hydrocarbures et la sécurisation des voies d’acheminement de ces ressources est pour beaucoup dans les tensions actuelles. Bien évidemment, à l’esprit de chacun sont les nombreux et poignants exemples qui existent au Moyen-Orient. En décarbonant les économies, - puisqu’il s’agit bien de cela - on sert donc aussi la sécurité et la paix car, sans vouloir opérer un raccourci excessif, on réduit les risques de conflits pour le contrôle des énergies fossiles. S’agissant du soleil ou du vent, non seulement ils sont renouvelables - en tout cas pour le moment - mais ils appartiennent à tout le monde.

J’ajoute que, Monsieur le Ministre de la défense, vous êtes en charge de bâtiments, d’équipements, de personnels plus ou moins économes en énergie carbonées, vous financez, pour certains d’entre vous des recherches très utiles dans tous ces domaines et - je pourrais multiplier les exemples mais la journée permettra de fouiller tout cela. Je tire de tout cela une conviction : la Conférence de Paris qui aura lieu dans moins de cinquante jours ne sera pas qu’une conférence environnementale, elle sera aussi une conférence pour la paix. Réduire les émissions de gaz à effet de serre, renforcer l’adaptation aux effets du dérèglement climatique, lancer une dynamique irréversible de décarbonation de nos économies : ces objectifs de la Conférence de Paris, s’ils sont atteints, contribueront directement et indirectement à réduire les menaces sécuritaires liées au réchauffement du climat. C’est pourquoi l’enjeu de la Conférence de Paris n’est pas seulement important, il est vital, au sens propre puisqu’il s’agit de permettre que notre planète demeure vivable.

Sur tous ces points, non seulement je n’aurais rien à vous apprendre, mais au contraire, je pourrai apprendre beaucoup de votre conférence et je suis sûr que des dispositions sont prises pour que nous puissions avoir le rapport qui inspirera, je l’espère, les travaux de la Conférence de Paris. Ce que je puis apporter, dans les quelques petites minutes qu’il me reste, c’est vous dire en quelques mots où nous en sommes aujourd’hui car c’est un élément qui bien évidemment peut vous intéresser. Nous ne sommes pas dans une discussion abstraite puisque le 30 novembre les choses commencent et le 11 décembre, elles doivent être terminées.

Quelles sont les conditions d’un succès à Paris ? J’en vois au moins trois.

D’abord, il faut que l’accord soit ambitieux. Cela signifie qu’il doit être universel et donc que les 196 parties que j’aurai en face de moi doivent, à la fin de la conférence, approuver les conclusions. Ce qui constitue évidemment une grande difficulté. Mais il faut aussi qu’il permette de limiter le réchauffement climatique d’ici 2100 à 2 degrés, ou 1,5 si possible. Cela implique un engagement de tous, et en particulier des pays les plus riches et des principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre.

Où en sommes-nous ? Nous sommes sur la voie mais pas au bout de la voie. Près de 150 pays représentant un peu moins de 90 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre ont déjà présenté ce que l’on appelle l’INDC c’est-à-dire l’objectif national de limitation des émissions de gaz à effet de serre. Manquent encore à l’appel notamment les pays pétroliers du Moyen-Orient et j’avais l’occasion hier d’en discuter en Arabie saoudite. Cela place l’ensemble des pays sur une trajectoire de réchauffement climatique qui va être chiffrée précisément dans les jours qui viennent mais que certains experts situent entre 2,7 degrés et trois degrés, ce qui est nettement mieux que les 4, 5, voire 6 degrés qu’envisageaient les prévisions les plus pessimistes du GIEC mais c’est nettement au-dessus des deux degrés qui sont le plafond et qui déjà occasionneront des conséquences à certains égards redoutables. Il est donc indispensable - et c’est le premier critère du succès - de nous mettre d’accord sur l’objectif - 1,5 degré ou deux degrés - et de prévoir à Paris, des processus de révision périodique de nos engagements à la hausse, qui s’applique le plus tôt possible, afin de redescendre de ces 2,7 degrés ou trois degrés vers 1,5 ou deux degrés. Pour moi, c’est le premier critère du succès.

Deuxième critère du succès : c’est que l’accord, comme disent les spécialistes soit non pas une simple déclaration politique mais bien juridiquement contraignant, en anglais « legally binding ». Certes, il est illusoire de penser que tous les pays accepteraient de prévoir des sanctions - et d’ailleurs lesquelles ? - contre les pays qui ne prendraient pas d’engagements, en prendraient de trop faibles ou ne les respecteraient pas. En revanche, j’observe qu’il y a un accord de plus en plus large pour inclure dans l’accord un processus solide de suivi des engagements pris, qui permette de s’assurer que ce qui a été promis sera effectivement réalisé. Cette obligation de transparence et de contrôle sans pour autant être intrusif devra être matérialisée et décisive. C’est pour moi le deuxième critère du succès.

Le troisième et le dernier, c’est que tout cela doit être accompagné à la fois d’une vision longue car la société ne se mettra en mouvement que si l’ambition n’est pas simplement pour 2030 mais pour l’ensemble du siècle et si cet accord est accompagné de moyens financiers et technologiques en particulier en faveur des pays en développement. C’est une question de solidarité et d’efficacité. De ce point de vue-là, le week-end dernier au Pérou a été fructueux. D’une part, pour la première fois a été chiffré l’ensemble des sommes que les pays riches consacrent en matière de climat au pays du Sud, l’OCDE a évalué ces sommes en 2014 à 62 milliards de dollars. Et des engagements ont été pris pour aller en 2020 vers les 100 milliards de dollars par an qu’ont promis les pays du Nord envers les pays du Sud, s’agissant de l’objectif climatique. Un effort supplémentaire assurément est nécessaire.

Si nous parvenons à réunir ces trois conditions, nous pourrons alors parler d’un succès en décembre à Paris, et ce succès voulu au premier chef par le président de la République, lorsqu’il a souhaité accueillir en France la COP21 servira directement la cause de la sécurité internationale et de la paix.

Je termine en disant cela : Quelles conséquences doit-on en tirer pour nos politiques de défense ? Vous allez en discuter mais il me semble qu’il est indispensable d’anticiper les impacts du réchauffement climatiques sur le plan sécuritaire.

De ce point de vue-là, nous ne sommes pas en avance. Le rapport récemment mandaté par le G7, à l’initiative de mon collègue Frank-Walter Steinmeier, sur les liens entre sécurité et climat montre que les politiques de lutte contre les risques climatiques sont encore assez peu connus, inconnues des diplomates, des experts et praticiens du maintien de la paix. Ce rapport montre aussi que seule une minorité considère que les politiques d’adaptation aux impacts du dérèglement climatique contribuent au maintien de la paix. Certains des pays ici représentés ont déjà intégré le réchauffement climatique dans leur stratégie mais pas tous. Et de ce point de vue-là cette réunion est effectivement très importante.

Un autre enseignement à tirer concerne le renforcement de nos capacités opérationnelles, je n’entre pas dans le détail que vous maîtrisez mieux que moi.

Enfin, il est essentiel de développer une défense « climato-compatible ». Le secteur de la défense - et c’est le sens de l’initiative de Jean-Yves Le Drian - doit prendre sa pleine part dans l’effort mondial de lutte contre le réchauffement climatique, à travers le recours aux énergies renouvelables, la certification écologique des bâtiments, la dépollution, le recyclage des déchets, etc. Les pays disposant de forces de défense disposent d’un pouvoir prescripteur important. Si la commande publique militaire - et c’est une novation - est plus écologique, alors nous limiterons l’impact environnemental et la pollution liés aux activités de défense. On a ainsi pu parler de défense verte.

La Conférence de Paris doit marquer un tournant pour la planète. Elle doit constituer un point de bascule vers un monde moins vulnérable au réchauffement. Elle doit permettre d’atténuer les risques sécuritaires liés au climat.

Votre réunion - la première du genre - contribuera à la mobilisation en ce sens. Elle souligne que le dérèglement climatique n’est pas qu’un défi environnemental, mais aussi une menace pour la sécurité internationale et pour la paix. En tant que responsables politiques de défense, vous êtes habitués à vous projeter dans le long terme et pour vous, anticiper constitue un réflexe et même, à certains égards, le coeur de votre mission.

C’est pourquoi cette initiative qui vous rassemble est particulièrement opportune, je souhaite à chacune et chacun une excellente discussion et une excellente conférence.

Je vous remercie./.

Dernière modification : 15/10/2015

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